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La guerre du Liban.
Le Liban a toujours occupe a linterieur du Proche et du Moyen-Orient une place originale, en raison de sa diversite humaine et de ses liens privilegies avec lOccident. Aussi a-t-il longtemps joue un role important, sans rapport avec son poids demographique (environ 4 millions dhabitants au debut des annees 1996) et ses dimensions restreintes (10 400 km2, soit approximativement la superficie dun grand departement francais). Au cours des siecles, le Liban a ete une montagne refuge , ce qui explique la mosaique confessionnelle actuelle et le pluralisme culturel. Ce pays, qui fut longtemps la seule democratie parlementaire de lOrient arabe, a connu jusquen 1975 une incontestable prosperite, bien quinegalement repartie. Grace au dynamisme de ses entrepreneurs et au developpement dune economie de services, le Liban etait devenu le principal relais entre les pays du monde capitaliste et le reste du Proche et du Moyen-Orient. Les cliches habituels, dailleurs un peu excessifs, qui vantaient le miracle libanais ou la Suisse du Proche-Orient ne sont plus de mise, car, depuis 1975, le Liban traverse une crise tres profonde qui remet en question son identite meme. A linterieur dun Orient arabe toujours en ebullition, le Liban est sans conteste le pays qui a connu, depuis 1975, les bouleversements les plus impressionnants, sous leffet dun conflit tres complexe aux rebondissements incessants, par suite des multiples dimensions (nationale, regionale et internationale) de la crise quil traverse. Quinze ans de guerre ont vu ainsi se succeder toutes les formes daffrontements internes, entre communautes et a linterieur des communautes, dans lesquels sont intervenus directement ou indirectement les principaux acteurs regionaux (les Palestiniens, Israel, la Syrie), sans oublier le jeu des grandes puissances. Les infrastructures ont ete detruites, et pres dun quart de la population a emigre. La paix fragile restauree au debut des annees 1990 nest quune etape sur la voie de lindependance complete du pays et de la participation de toutes ses composantes nationales au nouveau regime.
La guerre
La guerre des deux ans (1975-1976)

La guerre debute, le 13 avril 1975, par un accrochage meurtrier entre Kataeb et militants palestiniens radicaux dans la banlieue de Beyrouth. Au mois de fevrier, larmee avait reprime a Saida une manifestation populaire contre la vie chere, a laquelle setaient joints des fidayin en armes ; deja se dessinait, entre le Mouvement national, les elites musulmanes frustrees par le partage communautaire et les Palestiniens, la coalition qui allait affronter durant deux ans les forces conservatrices dominees par les maronites et appuyees par quelques brigades de larmee. Letincelle palestinienne eclate dans la poudriere libanaise alors que le Proche-Orient tout entier vit a lheure des remises en cause : a la suite de la guerre doctobre 1973, les dirigeants arabes ont troque leurs aspirations revolutionnaires contre un pragmatisme, des interets etroitement etatiques et des negociations avec Israel sous egide americaine. Cette nouvelle strategie implique le verrouillage de la revendication palestinienne dans leurs pays respectifs, parfois meme son ecrasement militaire. En revanche, sur le territoire libanais, la lutte armee et le radicalisme se jouent dun Etat qui a longtemps proclame que sa force etait dans sa faiblesse ; ils se conjuguent pour menacer les equilibres traditionnels.
Echappant au controle dune armee paralysee par ses loyautes contradictoires, les affrontements entre conservateurs chretiens et islamo-palestino-progressistes cest ainsi que la presse etiquette deux coalitions complexes et changeantes se propagent a lensemble du pays, dressant village contre village, vallee contre vallee et quartiers contre quartiers. Embuscades, guerilla urbaine a la kalachnikov, tirs de francs-tireurs non identifies sont bientot suivis par lentree en lice de canons et de lance-roquettes que les milices se sont procures, grace aux subventions des emigres ou de protecteurs arabes. Les civils sont les cibles privilegiees de bombardements et de tirs aveugles, dattentats, denlevements et dassassinats, tandis que les pillages et les destructions alimentent les cycles de represailles. Durant lautomne de 1975, le centre de Beyrouth brule, les grands hotels sont le siege dapres batailles entre Kataeb et forces progressistes, en particulier les Mourabitoun combattants sunnites menes par le jeune Ibrahim Qoleilat , les grandes banques qui faisaient la reputation et la richesse du pays sont pillees. Lorsque la Syrie impose un cessez-le-feu le 22 janvier 1976 et propose un reequilibrage du partage des pouvoirs entre communautes, la capitale est deja traversee par une ligne de front qui separe desormais l Est chretien de l Ouest a majorite musulmane.
En quelques mois, la guerre dessine a travers le pays les frontieres entre les deux principaux protagonistes. Les habitants chiites et palestiniens des camps et des banlieues de lentree nord de Beyrouth sont expulses par la force en janvier 1976 ; en riposte, les chretiens de Damour, petite ville cotiere au sud de la capitale, doivent fuir par mer ; des deux cotes, plusieurs centaines de personnes sont massacrees. Les forces militaires progressistes et les organisations palestiniennes qui les ont rejointes les unes apres les autres profitent de leclatement de larmee, en mars 1976, pour resserrer leur etau autour des regions centrales du Metn et du Kesrouan ou le president Frangie se refugie parmi ses allies du Front libanais dirige par Camille Chamoun et Pierre Gemayel.
La Syrie, deja presente dans la guerre a travers la Saiqa , prodigue avertissements et soutien aux deux adversaires. Le president Assad ordonne lentree de troupes et de blindes au Liban, discretement a partir davril et massivement a dater du 1er juin 1976, dans le but de preserver le statu quo et de mettre en echec les ambitions des palestino-progressistes . Dans cette initiative, le souvenir amer de la division du Proche-Orient en Etats separes au debut du siecle et de lacquiescement enthousiaste de certains maronites est toujours present. Mais les militaires majoritairement originaires de la communaute alaouite qui gouvernent a Damas ont des ambitions strategiques plutot quun projet dannexion. Leur interet est deviter la secession dun petit Liban chretien qui sallierait a Israel, tout en freinant la surenchere socialisante et nationaliste arabe a leurs frontieres. Au printemps de 1976, les milices des mouvements progressistes et leurs allies palestiniens resserrent leur etau autour des forces chretiennes et menacent Beyrouth-Est ; les dirigeants maronites, Camille Chamoun et le president Frangie, reclament du secours, ouvrant la voie a une intervention dont ils ne finiront pas de deplorer lampleur et la duree. De juin a octobre 1976, la progression des troupes syriennes se heurte a une serieuse resistance palestinienne, en particulier a lentree de Saida, ainsi quaux reticences de la communaute arabe au nom de laquelle la Libye et lAlgerie tentent en vain une mission dinterposition. Simultanement, les combats font rage dans la capitale et ses banlieues, avec un acharnement particulier autour du camp palestinien de Tell ez-Zaatar, qui tombe aux mains des Kataeb et du P.N.L. apres un siege de cinquante-deux jours, avec laide indirecte des Syriens et des Israeliens a la fois. Lentree dans Beyrouth, le 15 novembre 1976, de larmee syrienne met fin a la guerre de deux ans , sur fond de ruines et de bombardements intermittents.
L arabisation de la crise du Liban, cest-a-dire lintervention militaire et diplomatique des puissances regionales arabes, a ete precipitee par lentree en scene de larmee syrienne. Convoques a Riyad (16 oct. 1976), le president libanais et le chef de lO.L.P. sont invites par lArabie Saoudite et lEgypte a reconnaitre la legitimite de la presence des troupes syriennes au Liban. Fort dune reconnaissance arabe et dune promesse de financement, le president Assad accepte quant a lui que des contingents symboliques dArabie Saoudite, des Emirats arabes unis, du Soudan, de la Libye et des deux Yemens se joignent a ce corps de 30 000 hommes rebaptise Force arabe de dissuasion (F.A.D.). Le sommet de la Ligue des Etats arabes au Caire (25 oct. 1976) enterine laccord de Riyad. Apres que le president Sadate se rend a Jerusalem un an plus tard (19 nov. 1977) et amorce le desengagement de lEgypte a legard de la cause palestinienne, la Syrie, lO.L.P. et Israel, desormais engagees sur le champ de bataille libanais, vont y poursuivre leur lutte pour le controle de la Palestine.

Ni guerre ni paix (1977-1981)

L arabisation de la crise ne favorise guere le dialogue entre Libanais. Elle enferme les adversaires dans leur opposition irreductible, installe le Liban dans la guerre. Pour succeder a Sleiman Frangie dont les insurges reclamaient le depart anticipe, Elias Sarkis a ete elu par les deputes le 8 mai 1976. Gouverneur de la Banque du Liban, proche du general Chehab, il est prefere par la puissance syrienne a Raymond Edde qui avait fait du depart des troupes etrangeres le premier point de son programme. Un gouvernement de technocrates, forme en decembre 1976 sous la presidence de Selim el-Hoss, sengage a accorder la priorite a la reconstruction du pays. Mais laide arabe promise narrive pas et pres dun quart de la population, refugiee dans les Etats arabes voisins, a Chypre et en Occident, hesite a regagner le pays, meme si la prosperite parait resister a la guerre, a la faveur de la hausse vertigineuse des revenus petroliers. Car, a linterieur, le ramassage des armes lourdes reste symbolique et la securite precaire. Non seulement les efforts pour retablir lentente nationale ne progressent pas, mais, tandis que la coordination sameliore entre la F.A.D. et les mouvements palestiniens, de nombreux et violents affrontements opposent larmee syrienne aux milices chretiennes en fevrier, en avril et, surtout, de juillet a octobre 1978, ponctues par dintenses bombardements des quartiers residentiels de Beyrouth-Est. Les forces de Damas quittent les regions chretiennes quelles encerclent desormais entre Batroun et Beyrouth et dominent depuis les hauteurs du mont Liban. Le massacre de Tony Frangie, le fils de lancien president, et de sa famille le 13 juin 1978 consacre dautre part la rupture des maronites du nord du Liban avec le Front libanais.
Dans le Sud, les dirigeants israeliens du Likoud adoptent une nouvelle strategie preventive contre les attaques de la resistance palestinienne et multiplient les incursions armees. En mars 1978, une operation terrestre et aerienne de plusieurs jours jusquau Litani provoque lexode de 200 000 Libanais vers Saida et Beyrouth. En se retirant en juillet, larmee israelienne fait obstacle au deploiement jusqua la frontiere de la Force interimaire des Nations unies du Liban (F.I.N.U.L.) creee par la resolution 425 du Conseil de securite. Elle confie le controle dune ceinture de securite dune dizaine de kilometres de profondeur, du littoral a Merjayoun, a l armee du Liban libre commandee par le colonel dissident Saad Haddad. Avec 1 500 miliciens, environ 1 000 soldats et surtout le soutien de larmee israelienne, celui-ci empeche lavancee de larmee reguliere dans lextreme Sud et proclame, le 18 avril 1979, lEtat du Liban libre, depuis lequel ses forces bombardent les zones palestino-progressistes , en particulier Saida en mars et mai 1980.
La volonte syrienne de controler la situation militaire dans la Beqaa afin dempecher une attaque israelienne empruntant la plaine interieure libanaise provoque un triple affrontement au printemps de 1981 : dabord entre la F.A.D. et les Kataeb qui cherchent a occuper Zahle et a inclure la ville dans leur zone de controle. Puis entre la F.A.D. et Israel qui fournit un appui aerien aux Kataeb contre les helicopteres de Damas et exige le retrait des missiles dorigine sovietique Sam 2 et Sam 6 installes dans la Beqaa depuis le 29 avril 1981. Soutenue par lArabie Saoudite et lU.R.S.S., la Syrie maintient ses missiles et reprend le controle de Zahle ; mais les combats se sont propages jusqua Beyrouth, ou les quartiers chretiens de lEst ont subi, eux aussi, de lourds bombardements tandis que le quartier populaire de lUniversite arabe compte plus de 300 morts apres le passage de la chasse israelienne le 17 juillet. Enfin, laffrontement se transporte dans le Sud, entre Palestiniens et Israeliens, avec lesquels lenvoye americain Philip Habib negocie trois mois pour obtenir le cessez-le-feu du 24 juillet 1981, qui gele les operations militaires pendant presque un an.
Dans un pays de plus en plus divise, le probleme central demeure celui de la restauration de lautorite de lEtat. Reunis a Beit ed-Din a la mi-octobre 1978, les bailleurs de fonds de la F.A.D., menes par lArabie Saoudite et le Koweit, reclament en vain la reconstitution dune armee nationale et son envoi dans tout le pays. La promesse des chefs dEtat arabes a Fes, le 25 novembre 1981, de mettre en uvre une strategie commune de defense du pays va rester lettre morte. En realite, le president Sarkis, qui remplace, le 25 octobre 1980, Selim el-Hoss par Chafiq Wazzan a la tete dun cabinet de dialogue national aux ministres plus nombreux mais moins experimentes, nexerce son autorite que sur 400 km2 autour du palais presidentiel. La Syrie fait regner un ordre minimal dans le Nord et la Beqaa, au prix dune lourde taxation sur toutes les productions, y compris la culture du haschich. Beyrouth-Ouest et le Sud, controles par les partis progressistes, par lO.L.P. et des organisations musulmanes, dont la nouvelle organisation chiite de limam Sadr, Amal , creee en 1975, jouissent dune liberte proche de lanarchie, sous la protection et a la merci de milices locales. Lassassinat de son chef charismatique, Kamal Junblatt, le 16 mars 1977 a proximite dun barrage syrien a en effet prive le Mouvement national dunite et de lessentiel de sa force mobilisatrice.
Dans la zone du Liban chretien, pouvoir militaire et pouvoir politique sont unifies par etapes au prix de sanglants affrontements dont les Kataeb sortent vainqueurs, du 16 avril au 4 mai puis du 7 au 9 juillet 1980. Desormais, Bechir Gemayel, fils cadet de Pierre, preside au commandement de la milice de la region, les Forces libanaises qui substituent leur loi a celle de larmee et de la police. Avec Camille Chamoun, il est egalement a la tete du consistoire du Front libanais regroupant le parti Kataeb, le P.N.L., les Moines maronites et le Tanzim (l organisation ) des partisans dun Liban federe, place sous le signe du pluralisme culturel , cest-a-dire de la decentralisation culturelle, administrative, voire politique. Le Front libanais multiplie les contacts avec Israel, qui lui fournit equipements militaires et conseils. Avec ses ports et ses services de douane, avec ses impots, ses services sociaux et ses cooperatives, la zone chretienne constitue la region liberee a partir de laquelle le jeune Bechir compte se lancer a la reconquete de tout le Liban.

Linvasion israelienne de 1982 et ses consequences

Mais ce pays a larmee paralysee et au gouvernement sans pouvoir est encore une fois victime, en 1982, des tensions regionales. Les Israeliens, qui ont effectue leur dernier retrait du Sinai le 25 avril, veulent frapper vite et fort lO.L.P. et larmee syrienne au Liban. Loperation Paix pour la Galilee debute le 6 juin et engage jusqua 100 000 soldats qui traversent les lignes tenues par la F.I.N.U.L., refoulent quelque 20 000 fidayin vers le nord en lespace de neuf jours, franchissent la ligne des 40 km nord initialement annoncee comme objectif limite par le ministre de la Defense Ariel Sharon et atteignent la capitale, ou ils font leur jonction avec les Forces libanaises de Bechir Gemayel. Dans le Chouf et la Beqaa, les troupes syriennes seffondrent le 11 juin, avec des pertes enormes. Malgre les resolutions 508 (5 juin) et 509 (6 juin) du Conseil de securite de lO.N.U., larmee israelienne encercle les quartiers ouest de Beyrouth ou sont retranches le commandement et les combattants de lO.L.P. Le siege est appuye, du 1er au 12 aout, par dintensifs bombardements aeriens de la ville, ou demeurent plus de 200 000 civils. Le 20, les Etats-Unis obtiennent un accord de cessez-le-feu comportant levacuation de lO.L.P. sous la protection de 3 000 Americains, Francais et Italiens dune force multinationale.
Le depart vers divers pays arabes de pres de 15 000 combattants palestiniens dont le materiel lourd est laisse a larmee libanaise, le repli des Syriens au nord de la Beqaa et la fermeture des bureaux de lO.L.P. constituent une victoire dIsrael au Liban. Plusieurs centaines de milliers de civils palestiniens restes sur place se trouvent brutalement prives de protection et dencadrement. Lelection de Bechir Gemayel, considere unanimement comme lhomme fort du Liban, a la presidence de la Republique le 23 aout, confirme linfluence decisive dIsrael. Le lendemain de lassassinat du president elu, le 16 septembre, larmee israelienne investit Beyrouth et laisse perpetrer par des unites des Forces libanaises un massacre de la population palestinienne des camps de Sabra et de Chatila. Amin Gemayel, qui succede a son frere a la tete de lEtat le 21 septembre, rappelle alors la Force multinationale a Beyrouth.
Le sexennat dAmin Gemayel commence sous le signe de lespoir. Plusieurs passages sont reouverts entre les deux parties de Beyrouth. De nombreux emigres reviennent et avec eux de largent et des projets. Les Etats-Unis offrent un soutien financier et une assistance technique pour la reconstruction de ladministration, des infrastructures et de larmee. Sous leurs auspices, une negociation de paix souvre a Naqoura, pres de la frontiere libano-israelienne. Elle aboutit, le 17 mai 1983, a un accord stipulant la fin de letat de guerre et un retrait israelien conditionne par un retrait simultane des forces palestiniennes et syriennes. Amin Gemayel a dailleurs dissous le commandement de la F.A.D. le 31 mars. En depit des clauses accordant un droit de police a larmee israelienne dans le Liban Sud, le Parlement donne son accord a la ratification le 14 juin, par 64 voix sur 91.
Deja, pourtant, la Syrie restaure son influence perdue au Liban. Profitant de laffaiblissement et des hesitations de lO.L.P., son armee intervient a partir de juin 1983 aux cotes de dissidents du Fath, expulse les loyalistes , partisans dArafat de la Beqaa, les assiege a Tripoli en decembre ou des bombardements intensifs viennent a bout de la resistance de 4 000 fidayin, dont la France organise levacuation par mer. Lordre syrien mettra deux annees entieres a simposer a la metropole du Nord face aux milices urbaines sunnites, federees dans le Mouvement de lUnite islamique du cheikh Chabane. Ailleurs, puisque le gouvernement du president Gemayel fait peu de cas de lopposition de Damas a ses negociations avec Israel, le general Assad choisit dappuyer par tous les moyens les forces dopposition qui se mobilisent.

La nouvelle guerre civile



La guerre de lete de 1982, loccupation israelienne et la presence armee syrienne attisent une nouvelle guerre civile, plus meurtriere encore que celle de 1975, sur un fond de crise generale avec enlevements et attentats. La critique samplifie non seulement contre les negociations et laccord avec Israel, mais aussi contre les liens entre le president Gemayel et les Forces libanaises qui se conduisent en maitres de Beyrouth reunifiee, resserrent leur controle sur lEtat, les centres de decision economique, lUniversite, linformation et surtout larmee. La confiance se deteriore au point que, le 23 juillet 1983, les partisans de Sleiman Frangie rejoignent les formations de lancien Mouvement national dans un Front de salut national appuye par Damas. La multiplication des operations coup de poing et des arrestations par larmee a Beyrouth-Ouest et dans la banlieue sud suscite des reactions collectives des refugies chiites dans la capitale. Plus grave, dans le vide cree par le retrait inattendu de larmee israelienne de la region dAley et du Chouf, la guerre de la Montagne eclate en septembre 1983. Les druzes du P.S.P., appuyes par des combattants palestiniens et lartillerie syrienne, font reculer les Forces libanaises et larmee reguliere malgre le soutien quapportent a celle-ci la marine et laviation americaine. Des massacres de civils font plusieurs centaines de victimes et des milliers de refugies chretiens. Desormais impliquee dans la guerre civile aux cotes du pouvoir, la Force multinationale fait lobjet de vives critiques et surtout dattentats de plus en plus meurtriers (230 victimes americaines et francaises le 23 octobre 1983). Ses moyens de riposte, comme le bombardement par la chasse francaise de la caserne des chiites islamistes de Baalbek le 17 novembre, sont inappropries ; elle quitte Beyrouth sans gloire en fevrier 1984.
Cest ensuite au tour des chiites de refuser de se soumettre a une armee devenue partisane, qui nhesite pas a bombarder les quartiers populaires de la capitale, faisant plus de 300 morts en fevrier 1984. A la suite de la mysterieuse disparition de Musa Sadr en Libye en 1978, le mouvement Amal , galvanise par la revolution iranienne, prend un nouvel elan sous la direction de lavocat Nabih Berri. Sa milice, aidee de la VIe brigade de larmee, repousse les forces soumises a lautorite presidentielle hors de Beyrouth-Ouest dont elle sassure le controle en eliminant successivement au cours des deux annees suivantes chacun de ses allies sunnites et progressistes. Pour tenter de sortir de limpasse, le president Gemayel reunit, a Geneve du 31 octobre au 4 novembre 1983 et a Lausanne du 12 au 21 mars 1984, les chefs politiques des principales communautes en un Congres du dialogue patronne par les Saoudiens et surtout par la Syrie qui tente en vain de faire adopter un programme de reforme constitutionnelle. La reconciliation de facade entre factions opposees permet au moins la constitution le 30 avril dun gouvernement dunion nationale , preside par Rachid Karame et regroupant aussi bien Camille Chamoun et Abdallah Racy, le gendre de Sleiman Frangie, que Walid Junblatt, le fils du leader assassine, et Nabih Berri. Legitimes par leur titre ministeriel, les chefs de guerre se taillent impunement des fiefs dans ladministration publique.
La preoccupation centrale des Libanais reste toutefois levacuation des forces doccupation, israeliennes et syriennes. La mobilisation de lopposition a vite rendu illusoire laccord de Naqoura, auquel le president Gemayel renoncera officiellement, en meme temps qua laccord du Caire de 1969, le 2 juin 1987. Face a sa politique de la main de fer arrestations, destructions dhabitations et de recoltes dans les regions quelle occupe, larmee israelienne suscite une opposition croissante de la Resistance nationale (laique) et de la Resistance islamique (chiite) qui lui valent de lourdes pertes humaines et une impopularite croissante en Israel meme. Jerusalem opere un retrait par etapes entre janvier et juin 1985. Son armee conserve seulement une zone de securite , dune vingtaine de kilometres de profondeur, et encadre lArmee du Liban libre, rebaptisee du Liban Sud et confiee au general Lahad. Immediatement au nord, les 1 500 hommes de la F.I.N.U.L. assistent impuissants, et souvent meme en victimes, aux accrochages quotidiens entre resistants libanais et miliciens de lA.L.S., tandis que, depuis lattentat contre la caserne israelienne de Tyr le 12 novembre 1982 (86 morts), les operations suicides se multiplient. Encadres par des dizaines de missionnaires combattants venus dIran via Damas, gratifies par Teheran de plusieurs millions de dollars chaque mois, les militants du Hizb Allah , organisation chiite pronant letablissement dune republique islamique au Liban, sen prennent a loccupant et a ses allies, mais aussi a Amal et aux groupes laiques, accuses de collusion avec les Occidentaux, suscitant de violents affrontements dans les quartiers populaires de la banlieue de Beyrouth et dans le Sud. Pour faire entendre au monde leurs revendications, les militants du Jihad islamique et de lOrganisation des opprimes detournent des avions, posent des bombes en Europe et retiennent une vingtaine dotages occidentaux parmi lesquels le Francais Michel Seurat qui meurt en captivite en decembre 1985. Une fois la guerre du Golfe terminee, les dirigeants iraniens imposent un accord de cessez-le-feu definitif entre chiites libanais le 30 janvier 1989.
La Syrie opere un retour en force entre fevrier 1987 et juin 1988 a Beyrouth-Ouest puis jusquaux portes de Saida. Le general Assad nhesite pas a lancer son allie Amal dans des combats indecis contre lO.L.P. mais aussi contre ses allies du Front du salut national palestinien ne le 25 mars 1985. Durement eprouves par la guerre des camps et le siege de plus de trente mois (juin 1985-mars 1988) de Borj al-Barajneh, Sabra et Chatila a Beyrouth, et de Rachidiye au sud, les Palestiniens concluent une treve avec Amal le 23 decembre 1988.

Laccord de Taef et la IIe Republique

Lebauche dune solution mettant fin a la guerre est longtemps bloquee par le desaccord de fond sur les priorites a observer. La gauche et les chiites reclament labandon du communautarisme politique, ou au moins un reequilibrage des pouvoirs. Les chretiens refusent denvisager lavenir a lombre des troupes etrangeres. Les affrontements pour le pouvoir a linterieur de chaque zone nen sont que plus violents, comme en temoignent les putschs successifs au sein des Forces libanaises (mise a lecart, le 9 mai 1985, puis retour, le 15 janvier 1986, de Samir Geagea) et la guerre interchretienne qui oppose les Forces libanaises aux unites de larmee fideles au commandant en chef, le general Michel Aoun (14-24 fevr. 1989 et 31 janv.-30 juin 1990), occasionnant les pires destructions a Achrafiyeh et dans le Metn.
Le mandat presidentiel dAmin Gemayel sacheve le 22 septembre 1988 sans lebauche dun accord au sujet de son successeur, en depit des pressions conjuguees des Etats-Unis et de la Syrie. Il charge le general Michel Aoun de former un gouvernement provisoire qui compte trois membres militaires chretiens, tandis qua lOuest Selim Hoss, Premier ministre par interim depuis lassassinat de Rachid Karame le 1er juin 1987, maintient son gouvernement rival de cinq membres. Marquee par une destructrice mais infructueuse guerre de liberation contre la Syrie lancee par le general Aoun (14 mars-22 sept. 1989) et par de vastes manifestations populistes dans les regions chretiennes (juill.-oct. 1990), la division du pouvoir prend fin le 13 octobre 1990 avec lattaque libano-syrienne victorieuse contre les forces dAoun.
Sous limpulsion du Comite tripartite de la Ligue arabe (Algerie, Arabie Saoudite, Maroc) cree le 7 janvier 1989, un accord entre 59 deputes (sur 79 vivants) est obtenu a Taef le 22 octobre 1989, au sujet dun document constitutionnel. Les amendements en decoulant sont votes par le Parlement le 21 aout 1990. Cet accord prevoit le reequilibrage du pouvoir executif au profit du Conseil des ministres sous la presidence dun sunnite, lelargissement du Parlement sur une base paritaire entre chretiens et musulmans et, a lavenir, labolition du confessionnalisme politique. Rene Moawad, depute de Zghorta, est elu president le 5 novembre 1989 et, deux jours apres son assassinat le 22 novembre, Elias Hraoui, depute de Zahle, le remplace. Prenant position par etapes dans toutes les regions du pays (deploiement au sud de Saida en fevrier 1991 ; entree dans la banlieue sud de Beyrouth tenue par le Hizb Allah en janvier 1993) a lexception de la bande de securite occupee par Israel, larmee libanaise confisque leurs armes lourdes aux Forces libanaises, au P.S.P. et a Amal, debande les milices en mai 1991 et enrole pres de 4 000 ex-miliciens. Le Parlement est elargi grace a la nomination par le president de 40 deputes en juin 1991. Lors des premieres elections legislatives tenues depuis 1972, en aout et septembre 1992, 140 nouveaux deputes sont elus dans une atmosphere de manipulation, de frustration et dabstention (pres de 70 p. 100 des inscrits), en particulier de la part des chretiens du Liban central (pres de 90 p. 100 dabstentions). Le probleme de la legalite douteuse de la IIe Republique freine ladhesion populaire et paralyse la participation des elites civiles et politiques, dautant que pesent deux lourdes hypotheques sur lavenir du Liban, la question des relations avec la Syrie et la crise sociale et economique.
Laccord de Taef comprend egalement un volet concernant les relations syro-libanaises, complete par la signature dun accord de fraternite entre les deux pays le 22 mai 1991. Dune part, le Liban sengage a harmoniser sa politique exterieure, mais aussi sa politique economique et sa politique culturelle, avec celles de son puissant voisin. Nombreux sont les Libanais, en particulier chretiens, qui y voient letablissement dun protectorat syrien sur leur pays et recusent du coup la legitimite du nouveau regime. Dautre part, larmee syrienne est autorisee a rester indefiniment au Liban, son repli dans la plaine de la Beqaa et son retrait final etant suspendus a la mise en uvre de toutes les reformes constitutionnelles (y compris la suppression du confessionnalisme) prevues ainsi qua la fin de loccupation israelienne du Liban Sud. Depuis louverture des negociations israelo-arabes a Madrid (30 oct. 1991), le Liban ne reussit guere a faire entendre une voix independante : il nobtient ni lapplication par Israel de la resolution 425 (1978) du Conseil de securite ni la suspension des operations de resistance du Hizb Allah pro-iranien soutenu par Damas.
Mais, a cote de la generalisation de la corruption et de la mefiance a legard des chefs de guerre entres au Parlement et au gouvernement, la cause premiere de la desaffection des Libanais a legard du fragile Etat qui se met difficilement en place est economique. Larret des hostilites au tournant de la decennie 1990 est advenu dans un contexte regional et international si defavorable que la confiance necessaire au retour des emigres, a la reprise des investissements et a la remontee de la livre fait toujours defaut quelques annees plus tard. Limmense terrain vague creuse par les bulldozers au centre de Beyrouth en attendant les projets mirifiques des promoteurs immobiliers symbolisait a lui seul, a la fin de 1993, la paralysie et le scepticisme qui regnaient au Liban apres quinze ans de destructions.
Les consequences de la guerre

De 1975 a 1990, le Liban a connu de profonds bouleversements. Les affrontements incessants, leffritement du pays et limpuissance quasi totale du pouvoir central sont alles de pair avec des destructions de toute nature, y compris une deterioration considerable du tissu industriel et des infrastructures. Les pertes causees par une guerre de dix-sept ans sont estimees a 25 milliards de dollars. Quant aux recettes non percues, elles depassent les 100 millions de dollars. Cependant, toute mesure du produit national ou dautres agregats macro-economiques est frappee dincertitude.
Avant le declenchement de la guerre civile en 1975, leconomie libanaise etait lune des plus prosperes de la region, avec des secteurs industriel, agricole, touristique et surtout des services tres dynamiques. En raison de ses caracteristiques liberales, notamment en matiere de secret bancaire, Beyrouth est devenue le centre financier de tout le Moyen-Orient avec quatre-vingts banques en 1977 (31 libanaises, 26 mixtes, 5 arabes et 12 etrangeres), par lesquelles transitaient les fonds des monarchies petrolieres. Leconomie libanaise peu reglementee, selon le principe du laissez-faire laissez-passer , avait accompagne le developpement de la libre entreprise. Le secteur public nintervenait que pour 12 p. 100 dans la formation du P.I.B. En septembre 1993, la part de lEtat dans le P.I.B. approcherait les 30 p. 100. Par ailleurs, au milieu des annees 1970, le Liban faisait figure de nation riche et prospere, enregistrant un revenu par tete de 2 100 dollars (en valeur 1991). Apres ces longues annees de troubles, ce revenu est reduit a moins de 1 000 dollars.
A la suite de la reconciliation politique intervenue dans le cadre de laccord de Taef en octobre 1989 et du retour progressif de lautorite de lEtat dans la majeure partie du pays sauf au sud, occupe en partie par Israel depuis octobre 1978, le Liban a connu en 1991 un debut de redressement economique. Pour la premiere fois depuis des annees, le P.I.B. a augmente de 12 a 15 p. 100 du debut a la fin du premier semestre de 1991. En 1993, le montant global du P.I.B. se chiffre a 4,5 milliards de dollars, contre 3,7 milliards de la meme periode de 1992. Parallelement, la fermeture des ports illegaux et la recuperation des droits fiscaux, notamment des taxes douanieres, ont permis de realiser des recettes considerables. Selon le Conseil superieur des douanes, ces dernieres ont atteint, dans les neuf premiers mois de 1993, 264,6 millions de dollars, soit une augmentation de 42,8 p. 100 par rapport au volume global de 1992. En appliquant les droits de douane moyens a la structure des recettes et en comptabilisant ces dernieres au cours du dollar douanier de 800 livres libanaises pour 1 dollar, le montant approximatif des importations sera de 1 200 millions de dollars. La hausse des importations sexplique par lextension de la demande. Les trafics maritimes et aeriens ont trouve leur rythme davant guerre. En effet, 863 navires ont accoste a la fin du deuxieme trimestre de 1993, dechargeant 22 124 conteneurs de 1 651 303 tonnes de marchandises. Pour sa part, laeroport international de Beyrouth a connu une activite florissante marquee par un important mouvement de passagers.
Ce mouvement explique le regain dinteret et la relative confiance des Libanais emigres et de la communaute internationale des affaires dans lavenir du pays. Pour 1993, le nombre cumule de passagers au troisieme trimestre est de 1 021 218. Les reserves en devises aupres de la Banque centrale qui avaient plus que triple entre le debut et la fin de lannee 1991, passant de 400 millions a 1,3 milliard de dollars, se sont chiffrees, au 31 janvier 1994, a 1,65 milliard de dollars, alors quetait sauvegardee dans le meme temps la reserve historique dor, estimee a 9,222 millions donces. Parallelement, la totalite des depots aupres des banques seleve a 8,4 milliards de dollars, alors quelle etait de 6,56 milliards en 1992. Cette augmentation de 23,32 p. 100 est due aux rapatriements de la moitie des capitaux libanais places a letranger (estimes a 3,5 milliards de dollars), aux placements des investisseurs arabes, notamment dans le secteur de limmobilier, ainsi quaux prets et dons qui ont afflue au cours de lannee 1993. Cependant, le retard des aides et les difficultes du recours au financement externe de la reconstruction limitent linvestissement public et reduisent son effet dentrainement sur linvestissement prive. Leconomie libanaise souffre toujours des effets de la crise. Le climat de stagnation et le poids de la dette perturbent tout le processus de developpement du mouvement economique. Dans ce contexte, la dette publique avoisine 5 000 milliards de livres libanaises. Quant a la dette exterieure, elle saccroit chaque fois quun projet de construction est en voie de realisation. Bien quon chiffre cette dette aux alentours de 400 millions de dollars, il est difficile de le confirmer avec precision en raison de labsence de statistiques credibles. De son cote, le cours de la monnaie libanaise a connu une nette stabilisation apres des annees de chutes brutales. En effet, le taux de change de la livre libanaise par rapport au dollar et passe de 1 838 livres libanaises a la fin de decembre 1992 a 1 723 livres libanaises a la fin de septembre 1993. Parallelement, le budget 1993 vote une semaine avant la cloture de lexercice comptable (15 dec. 1993) avec dix mois de retard a fait apparaitre un deficit de 56 p. 100. Quant a celui de 1994, il est evalue a 40 p. 100. Certaines etudes affirment meme que le deficit budgetaire pour les annees 1993, 1994 et 1995 pourrait atteindre un total de 724 millions de dollars. La balance des paiements a enregistre un excedent net selevant a plus dun milliard de dollars en 1993, contre un deficit de 500 millions de dollars durant les neuf premiers mois de 1992. Les depots en devises des residents ont recule de 86 p. 100 du total de leurs depots en septembre 1992 a 68 p. 100 a la fin de decembre 1993. Ce recul a ete explique par un certain regain de confiance en la monnaie nationale.
En outre, laffaiblissement des principales structures publiques depuis 1975 sest traduit par une intensification du role economique de lEtat. Les pouvoirs publics ont multiplie leurs interventions et leurs depenses au moyen dune serie de mesures improvisees. Les seigneurs de la guerre saccommodaient de cette intervention qui leur permettait de renflouer leurs camps respectifs sans reduire leur prerogatives de facto. On a assiste ainsi a un gaspillage des ressources et des capacites, aboutissant a une aggravation des difficultes sociales quon etait suppose combattre. Et lon se retrouve en 1994 avec des problemes sociaux extremement aigus et des structures administratives degradees dont le redressement suppose un cout social encore plus lourd. De surcroit, le chomage saccentue et la dollarisation se developpe de plus en plus, dautant que les prix et la contrepartie des services ne subissent aucune baisse significative. Bien au contraire, ils ont enregistre une hausse relative avec lamelioration du taux de change de la livre libanaise. Parallelement, le gouvernement de Rafik Hariri a etabli un plan de redressement economique a court terme et un autre a moyen terme allant jusqua lan 2000. Mais il na presente aucun de ces deux projets au Parlement. En revanche, ce gouvernement continue a engager des depenses dans les projets de construction et de developpement sans aucun engagement portant sur des priorites bien definies.

Les retombees sociales de la guerre

La baisse generalisee des revenus au Liban, a partir de 1984, a ete marquee par des distorsions tres profondes dune categorie a lautre. Generalement, linflation touche beaucoup plus les salaires et les rentes fixes que les revenus mobiles ou provenant des ventes. Si lon retient levolution du salaire minimum pour apprecier celle du pouvoir dachat, on constate que la moyenne annuelle du salaire minimum est passee de 242 dollars en 1982 a 87,6 en 1991, avec des planchers a 35 dollars et 42,3 dollars respectivement en 1987 et en 1988. En 1993, le S.M.I.C. est fixe a 176 000 livres libanaises. Dans le domaine du logement, les perturbations politiques et economiques observees depuis 1975 ont entraine une forte inadaptation de loffre a la demande. Les dommages causes au secteur de limmobilier du fait des operations militaires touchent, selon les estimations du ministere de lHabitat, cinquante mille unites environ entre 1975 et 1990. Par ailleurs, le deplacement de neuf cent mille personnes depuis le debut de la guerre a cause de graves desequilibres dans les regions daccueil, aboutissant a la squatterisation despaces non destines au logement : bureaux, ecoles, hotels, hopitaux. Les mouvements de deplacement declenches des avril 1975 nont cesse de croitre sous deux aspects : lun temporaire et lautre a moyen et a long terme. Les efforts deployes durant lannee 1993 ont abouti au retour de quinze mille sept cents familles deplacees a Beyrouth, dans la Montagne, le Nord et la Bekaa (soit environ 80 000 personnes). Cependant, le probleme des deplaces continue detre un sujet de polemique entre les differentes parties, notamment les deux communautes maronite et druze. Le domaine de la sante et le secteur hospitalier en particulier ont pu maintenir et meme developper de tres bonnes structures malgre la crise. Le nombre de medecins saccroit et atteindrait en 1993 pres de quatre mille specialistes et generalistes, avec une baisse relative du nombre de nouveaux specialistes, plus attires par les propositions qui leur sont faites sur les marches exterieurs. Le nombre des hopitaux etait de cent trois en 1990 avec une capacite daccueil de 7 186 lits. Avec la hausse des frais hospitaliers et la baisse de la couverture par la Caisse nationale de securite sociale (C.N.S.S.), les Libanais ont commence a avoir recours aux assurances privees en matiere de sante. Ce mouvement sest generalise a partir de 1985 et a meme pris des formes mutualistes avec lintroduction des cartes medicales et le recours aux contrats de groupe. La protection sociale, publique ou privee, offerte aujourdhui couvre surtout les frais dhospitalisation et beaucoup moins les frais medicaux.
Le secteur de leducation dans ses differentes branches a connu une nette degradation qualitative sous le triple effet de la perturbation des temps de travail, de la forte baisse des investissements et de la deterioration du systeme educatif, a la suite de la tres forte baisse des revenus des enseignants.
Le secteur prive a mieux resiste aux difficultes que le secteur public ou, pourtant, les effectifs des enseignants nont point diminue. Bien avant la guerre, lenseignement au Liban netait concu que sur une base academique, en rupture totale avec les besoins et les equilibres economiques. Cette distorsion a ete aggravee par une hemorragie des effectifs au cours des quatorze annees de lenseignement scolaire. La situation nest guere meilleure pour les enseignements universitaire et meme technique qui sont dispenses pratiquement sans aucun contact avec les secteurs de production. Plus de la moitie des etudiants universitaires sont inscrits dans les facultes de lettres et de sciences humaines. Lendettement cumule et le gaspillage sur le plan du secteur public ont affaibli sa productivite. Les faiblesses structurelles de ce secteur sont, dailleurs, bien anterieures a 1975.
Ladministration publique libanaise souffre actuellement dautres handicaps, notamment dans le domaine du personnel. Le manque deffectifs dans certains secteurs ou types de postes est considerable : lelectricite fonctionne avec moins de 52 p. 100 de ses cadres, les telecommunications avec 60 p. 100, et les hopitaux publics de meme. Par contre, on assiste a une plethore deffectifs dans dautres secteurs tels que lEducation nationale, qui a un surplus de cinq mille instituteurs. Le manque de competence du a la fuite du personnel qualifie vers le secteur prive ou a letranger et le developpement de la corruption nont fait quaggraver la situation. Ce constat alarmant a incite le gouvernement Hariri a declencher une operation depuration qui a touche une partie de ladministration. Neanmoins, la reussite de cette operation de reforme na ete que partielle, puisque chaque camp au pouvoir a tenu a proteger les siens, fonctionnaires corrompus ou incompetents. En outre, des compromis irrationnels ont souvent ete imposes pour tenter de sortir de certaines impasses politiques, au detriment des bonnes regles de la gestion administrative. Les politiciens ne se limitent plus au partage du pouvoir. La gestion des entreprises publiques est confiee aux partisans et aux proches, ce qui reflete un etat desprit semblable a celui de la classe politique qui gouvernait le pays avant 1975. En effet, le consensus interlibanais na pas abouti a un renouvellement des hommes et des idees, ce qui est grave quand il sagit de decider des options economiques et sociales du Liban du XXIe siecle et de gerer les affaires publiques apres une si longue periode de paralysie et de gaspillage.
Les chocs politiques et la regression economique ont cree de profonds changements dans le mode de vie des Libanais sur le plan tant individuel que collectif. Lindividualisme et le principe du chacun pour soi , deja ancres dans les murs, ont ete entretenus par les incertitudes politiques et economiques. La defaillance des services collectifs, assures en principe par lEtat, a pousse les Libanais a rechercher des solutions individuelles a leurs problemes. En outre, la criminalite et la violence observees au cours des dernieres annees ont contribue a minimiser les autres delits, notamment les enrichissements illicites et les abus de biens ou de services publics. Laccumulation des richesses et des revenus est devenue une priorite, independamment des moyens utilises. La valeur sociale des individus depend de limportance de leur fortune. De plus, la degradation socio-economique incite a accorder la priorite au court terme : la rentabilite des investissements doit etre immediate dans un contexte inflationniste, la consommation prend le pas sur lepargne, tandis que la speculation est entree dans les murs et seduit aussi bien les hommes daffaires avises que les femmes au foyer. A ces effets dordre psychologique vient sajouter une dimension materielle. Il sagit de la faiblesse du revenu, qui demeure une source dinstabilite et dinsecurite pour les menages : elle laisse un sentiment diffus dinjustice, 500 dollars par mois constituant le seuil de pauvrete. Cette situation est a lorigine de tensions qui se manifestent a propos de lemploi des jeunes. De meme, on assiste a lapparition dun important chomage deguise, au moment ou le taux, pour 1993, est estime a 10 p. 100 de la population active.

Demarrage de la reconstruction

La vague doptimisme creee autour de la reconstruction denote une volonte politique de batir un Liban sur de nouvelles bases ; une volonte economique de redonner au pays, ou du moins a Beyrouth, une base de prosperite ; une volonte populaire den finir avec larbitraire des milices, des destructions et de leffondrement du niveau de vie. De son cote, lEtat libanais se trouve confronte a une tache extremement ardue pour lelaboration des projets, le financement et la rehabilitation des infrastructures. Face a ce defi, lEtat a confie cet epineux dossier au Conseil pour le developpement et la reconstruction (C.D.R.). Cet organisme cree en 1977 a etabli, en mai 1991, une etude exhaustive de planification pour la reconstruction du Liban. Son rapport publie en decembre 1991 constitue le plan de reconstruction. La premiere etape appelee programme de rehabilitation , dont lexecution doit prendre de trois a cinq ans, vise a restaurer linfrastructure sociale et economique. Ce programme identifie cent vingt-six projets repartis sur quinze secteurs selon lordre des priorites. Le cout global pour la realisation de ces projets est estime a 4,5 milliards de dollars. 56 p. 100 de ces investissements devront etre des investissements etrangers. La deuxieme etape comporte le programme de redressement. La duree, etalee sur cinq ans, commencera des la fin de la troisieme annee. Son but consiste a effacer definitivement les sequelles de la guerre. La troisieme et derniere etape, qui constitue le plan de developpement a long terme de leconomie libanaise pour les quinze annees suivant la deuxieme phase, devra servir de cadre a une croissance equilibree et deboucher sur un amenagement optimal du territoire. Cette troisieme etape sera financee essentiellement par des fonds nationaux. La pierre angulaire de cette vaste operation, dont les besoins sont evalues a 10 milliards de dollars, est la reconstruction du centre-ville de Beyrouth. La reconstruction du centre historique et commercial de la capitale libanaise a ete une preoccupation des gouvernements successifs depuis 1977. La capitale est en effet un symbole particulierement mobilisateur de la restauration de lEtat et de sa souverainete. Le plan actuel de reconstruction de 160 hectares dans le centre-ville, dont les moyens juridiques ont ete mis en place par la loi no 117 du 7 decembre 1991, seduit par son souci defficacite et de rapidite, puisque tous les biens-fonds sont rassembles et geres par un operateur unique, degage de toute contrainte de type administratif. Il seduit egalement par la perspective de voir affluer des capitaux arabes pour participer aux operations de promotion immobiliere, suivant les promesses faites par les milieux financiers qui sont a lorigine du schema prevu par la loi. Cette derniere na pas tarde a soulever des problemes de type constitutionnel axes sur deux questions principales : la confusion de linteret prive et de linteret public, le respect de la propriete privee. Lampleur de la polemique qui a dure quelques mois sest attenuee progressivement a partir du 10 janvier 1994, date de la cloture de loperation de souscription aux actions de la Societe libanaise pour le developpement et la construction du centre-ville de Beyrouth, Solidere.
Le montant global des vingt mille souscripteurs a atteint 926 millions de dollars, depassant la demande de 650 millions definie par la societe fonciere. La part des Libanais a ete de 600 millions, le reste constituera celle des souscripteurs arabes, saoudiens en majorite. Sept banques etrangeres a cote de vingt-deux banques locales ont assure la commercialisation des actions de Solidere. A partir de la creation officielle de cette societe, six premieres annees seront consacrees a linfrastructure de base (routes, tunnels, canalisations) et a la rehabilitation des edifices du cur historique de Beyrouth (Saifi, les souks, Ghalgoul). Des situations historiques favorables, identiques a celles qua connues Beyrouth durant les cent dernieres, annees ne se reproduiront sans doute pas a court terme : la ville, qui a simplement profite des conjonctures regionales et internationales, doit aujourdhui en creer. Simpose donc la necessite de trouver des occasions favorables, des creneaux, et de concevoir, a partir de leur decouverte, une reconstruction planifiee en fonction des possibilites offertes. Cela revient a dire que la reconstruction du centre-ville passe par la mise sur pied dune strategie globale pour lensemble de Beyrouth et donc du Liban. Le retour au calme dans la majeure partie du pays nest pas la seule condition pour un redemarrage economique, dautant que ce dernier reste largement tributaire de la situation politique. En dautres termes, il reste intimement lie aux solutions et aux realisations qui interviendront sur les plans a la fois politique et administratif. En outre, il ne faut pas oublier que le Liban a perdu une grande partie de ses atouts economiques interieurs et exterieurs, pertes qui se sont produites a un moment ou, dune part, la conjoncture regionale est tres delicate avec une evolution vers linstauration dune paix au Moyen-Orient, si bien que dautres acteurs, dont Israel avec ses competences et son industrie, seront presents dans cette lutte pour la survie economique ; et ou, dautre part, la conjoncture regionale parait defavorable en raison de la baisse des revenus petroliers. Cest pourquoi le redemarrage economique ne saurait etre immediat ni aise comme ce fut le cas a la fin des annees 1970.