PATRAUCEANU OANA
CLIMA IULIANA
BACAU
2003
Avant propos
Je me suis propose, dans le present travail, de demontrer que les techniques argumentatives et les connecteurs argumentatifs ont une grande importance dans largumentation, operation qui fait partie de notre vie quotidienne1.
Structures en cinq chapitres, le travail veut clarifier certaines notions qui appartiennent au champ argumentatif. Le premier chapitre passe en revue les chercheurs qui ont etudie largumentation en abordant des perspectives diverses. Dans le deuxieme chapitre jai donne quelques exemples de definitions de largumentation, puis jai presente largumentation comme une operation discursive. Jai suivi dans le troisieme chapitre la liaison entre largumentation et la pragmatique et de meme jai aborde largumentation comme thetralite. Mais je nai pas oublie de presenter des methodes pour convaincre lauditoire. Je peux dire que le quatrieme chapitre a une structure complexe: Techniques argumentatives et mots du discours. Pour mettre en evidence les connecteurs argumentatifs jai choisi des exemples divers de Candide ou loptimisme de Voltaire. Dans ces exemples jai tente de souligner que les connecteurs argumentatifs articulent les actes de langage en orientant le raisonnement de lenonce.
I. Largumentation. Le stade actuel de la recherche
I.1. Introduction
On a souvent affirme que la renaissance de largumentation au XX-eme siecle, son retour en force pendant la deuxieme moitie de notre siecle sexpliquent par un terrain historique favorable; elle est contemporaine de linteret toujours accru pour la langue naturelle et sa logique. Dune part se multiplient les etudes sur le langage naturel et sur la logique naturelle, debouchant sur la pragmatique et la theorie du discours, domaine depassant limmanence du langage par la prise en charge de lenonciation, des facteurs situationnismes, interactifs et intentionnels. Dautre part, les universites ont cree des enseignements axes sur la persuasion. La rhetorique connat ainsi un nouveau souffle. Des chercheurs modernes ( par exemple, Christian Plantin) prennent le terme de rhetorique dans son acception ancienne de theorie des discours sociaux lies a la manipulation, a la propagande, ainsi quaux savoirs communs ou a laction argumentee. Ces discours en dependance essentielle de leur contexte, sont orientes par lintention des enonciateurs de produire des effets determines sur des destinataires differencies.
Une logique juridique, pleinement justifiable de lart dargumenter se fait jour. Somme toute, le xx-eme siecle est caracterise par la parole argumentative. Cette parole argumentative se reflete dans le discours quotidien. Voici ce quecrit a ce sujet Pierre Oleron: Largumentation fait partie de notre vie quotidienne. Il nest guere de pages dun journal, de sequences a la radio, ou a la television qui nexposent ou ne rapportent les arguments dun editorialiste, dun invite, dun homme politique, dun auteur, dun critique Les textes ou presentations explicitement publicitaires argumentent pour justifier dachat ou la consommation dune marchandise ou de quelque produit culturel. A legard de ceux-ci, des magazines ou des chroniques specialisees se livrent a des examens critiques qui font apparatre qualites ou faiblesses et incitent a les adopter ou les rejeter. Et meme la description d'evenements, voire la presentation d'images sont parfois des arguments implicites en faveur de theses, que l'habilete de leurs defenseurs conduit ici a ne pas demasquer davantage.
Chacun de nous, par ailleurs, a divers moments, en diverses circonstances, est amene a argumenter, qu'il s'agisse de plaider sa cause, de justifier sa conduite, de condamner ou de louer amis, adversaires, hommes publics ou parents, de peser le pour et le contre d'un choix ou d'une decision. Et il est la cible d'arguments developpes par d'autres dans les memes contextes, sur les memes sujets. Largumentation appartient a la famille des actions humaines qui ont pour objectif de convaincre. De nombreuses situations de communication ont en effet pour but d'obtenir dune personne, dun auditoire, dun public, quils adoptent tel comportement ou quils partagent telle opinion. On rencontre frequemment ces situations dans la vie quotidienne, sur un plan aussi bien prive que professionnel, comme par exemple dans le cadre plus general de la negociation.
Du point de vue theorique, le XX-eme siecle se caracterise par le passage du paradigme issu des theories aristoteliciennes et de ses continuateurs romains au paradigme elargi dune rhetorique epistemique et dune theorie du discours, conues comme des modes de connaissance et dinfluence des destinataires.
I. 2. Perelman et les effets manipulateurs du discours
Les ouvrages de Chaim Perelman, et plus particulierement le Traite de largumentation quil ecrivit en 1958 avec Lucie Olbrechts-Tyteca, sont passes inaperus en leur temps. Philosophe du droit, Perelman a eu pour objectif de retrouver dans les pratiques les plus diverses de largumentation (au barreau bien sur, mais aussi et surtout en philosophie et en litterature) les principes qui fondent une logique des valeurs. Il se situe dans la grande tradition aristotelicienne puisque, contrairement a la plupart de ses contemporains, il ne dedaigne pas le vraisemblable ni lopinion. Son uvre a fait lobjet de critiques, notamment de la part de ceux qui auraient souhaite une etude sur les aspects non rationnels et malhonnetes de la rhetorique. Il est vrai que Perelman nose pas vraiment tenir compte de la mauvaise foi ni des formes caracterisees de manipulation: la sophistique est pratiquement exclue du Traite, de meme que toute largumentation fondee sur la violence et les rapports de force. Il est paradoxal que ceux qui se sont inspires de Perant sont parfois les memes qui ont etudie les effets manipulateurs du discours: Cest le cas notamment de Marc Angenot, auteur de La Parole pamphletaire (Payot, 1982). Un autre reproche serait de navoir pas aborde de maniere suffisamment systematique les aspects formels de la rhetorique, en un mot, lelocution. Mais il est vrai que le Traite etudie largumentation, et non lensemble du champ rhetorique. La pensee de Perant na beneficie de laudience meritee que depuis la fin des annees soixante-dix, au moment o parut LEmpire rhetorique (Paris, Brin, 1977), ouvrage dans lequel il resumait le Traite. Les lacunes de Perant ont du reste ete comblees par dautres, notamment de nombreux chercheurs americains souvent inconnus des Franais mais auxquels Christian Plantin a su rendre leur juste place (Essais sur largumentation, Paris, Kime, 1990), tout comme lecole allemande, avec en particulier Heinrich Laiusseur. La fortune du travail des pionniers de la nouvelle rhetorique est riche de consequences. Le Traite de largumentation a ouvert la voie a de nombreuses recherches en rhetoriques, en logique, en psychologie, en sociologie, en linguistique discursive.
I.3. Les techniques de persuasion
Cest surtout depuis les annees cinquante que les chercheurs se sont interesses aux techniques de persuasion. La motivation des masses a dabord ete lobjet de la propagande politique, avant de devenir la preoccupation des publicitaires. Lorsque Vance Packard ecrit en 1958 La Persuasion clandestine, il ne parle pas de rhetorique, mais son approche psychosociologique nest pas sans concerner les phenomenes du discours.
On retrouvera une problematique comparable en France avec Jean-Nol Kapferer, auteur des Chemins de la persuasion. Cest surtout avec la semiologie que la perspective rhetorique est veritablement retrouvee, notamment lorsquelle sinteresse au discours et a la representation visuelle. Un article de Roland Barthes, intitule Rhetorique de limage parait dans le numero 4 de la revue Communications en 1964. Lauteur y analyse les codes et les reseaux de significations dune image publicitaire dans la perspective semiologique, alors que jusque la les chercheurs americains pour la plupart, sen tenaient a une approche motivationniste. Ce qui est nouveau, cest linteret porte des cette epoque aux messages non verbaux (images, vetements, gestuelle, rites de politesse) dont la semiologie montre quils fonctionnent comme des langages, des systemes de signes.
Quelques annees plus tard, Jacques Durand propose dans la meme revue (no 15, 1970: Rhetorique et image publicitaire ) un inventaire des figures utilisees dans limage publicitaire. Dans un esprit structuraliste, il part dun tableau sensiblement identique a celui du groupe Mu et donne des exemples de gradations, dhyperboles, dantitheses et de nombreuses autres figures qui netaient etudiees jusqualors que dans le discours. Le parallelisme des moyens rhetoriques entre langue et image est frappant, et la demonstration convaincante.
I.4. Lapproche tropologique et lart de plaire
Quoique liee a la precedente, cette autre approche est sans doute plus contestable, tant dans sa methode que dans la definition de la rhetorique sur laquelle elle se fonde. Certains linguistes de la meme periode ne se sont en effet interesses qua la rhetorique des tropes (figures decart), en la reduisant a lelocution, perpetuant ainsi les lacunes de lepoque classique deja signalees. La rhetorique nest plus lart de persuader, mais simplement celui de plaire. Cette approche purement figurale nous fait remonter, entre autres auteurs, a lencyclopediste Du Marsais qui, dans son traite, Des Tropes ou des differents sens, repertorie les figures rencontrees exclusivement dans la litterature. Dans ses exemples, il delaisse les orateurs pour privilegier les poetes, latins en particulier. Un siecle plus tard, Pierre Fontaine adopte la meme demarche et fait un classement plus complexe dans deux ouvrages, Manuel classique pour letude des tropes (1821) et Des figures autres que tropes (1872), que Gerard Genette a reunis sous le titre: Les figures du discours (Paris, Flammarion, 1968. Dans un article intitule La rhetorique restreinte ("Communications ", non 16, 1970), Genette montre comment les classements combines des deux auteurs, qui evincent du domaine des tropes un grand nombre de figures, accreditent les hypotheses des linguistes modernes pour obtenir le couple figural exemplaire metaphore et metonymie. Il fait reference bien sur a toute la linguistique structurale et a Roman Jakobson en particulier qui ramene lunivers du langage a deux axes, syntagmatique et paradigmatique, simple repere orthonorme sur lequel devraient sexpliquer toutes les virtualites du langage. Les linguistes continuent de considerer que la rhetorique se limite a lelocution. Le groupe Mu, auteur dune Rhetorique generale, sassigne pour mission de systematiser des procedes en les integrant a une grille. Les figures sont donc mises en tableau avec la meme rigueur scientifique que les elements chimiques. La rhetorique se veut malgre toute generale, puisquelle pretend rendre compte des processus symbolisateurs et semantiques fondamentaux, depassant par la le cadre de lelocution. Il semble quune theorie qui eloigne deliberement les sujets parlants, ecrivains ou lecteurs de son champ detude et qui traite du langage comme dun systeme plus ou moins clos plutt que dun ensemble de phenomenes de communication, se situe bien en dea de louverture traditionnelle de la rhetorique qui doit prendre en compte, quon le veuille ou non, lensemble des moyens de persuasion.
I. 4. Les approches logico-linguistiques
La recherche na pas seulement porte sur lelocution et les figures. Elle sest aussi interessee a largumentation. Son merite est davoir essaye de traiter les messages selon les regles de la logique formelle. En faisant evoluer la logique a partir de la syllogistique aristotelicienne, des chercheurs tels que Wittgenstein, Frege, Russel, Quine, etc., recherchent les principes dune philosophie du langage. Leurs problematiques different de celle de Perelman en ce sens que toute tentative dassimilation du discours a la logique suppose quil ny a que du rationnel dans le langage. Perelman part au contraire du principe selon lequel largumentation nexiste que parce quil y a un auditoire, principe qui relativise le caractere logique du discours et qui pose une difference ontologique entre le langage formel de type logico-mathematique, exempt dambiguite parc quil ne traite que de propositions evidentes, et le langage naturel dont les possibilites sont infinies et la souplesse necessaire, puisquil doit gerer les incertitudes de la semantique et le caractere affectif des relations entre les interlocuteurs. On pense donc que lapproche formalisante des logiciens et des linguistes ne concerne, tout comme lapproche tropologique, quune partie de la rhetorique (largumentation) et a partir de presupposes nettement differents.
Une autre approche neo-linguistique est representee par des chercheurs tels que Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot. Liee a la pragmatique linguistique de lecole dOxford, et notamment de Searle et Austin, cette tendance sefforce de resituer les actes de langage dans leurs contextes enonciatifs, en refusant de considerer que lanalyse de lenonce, dans son contenu explicite, suffira a faire comprendre largumentation. Lenonce est, en effet, indissociablement lie a des presupposes et a des implications, cest-a-dire a des implicites situes en amont et en aval du discours, conditionnant lintelligibilite de lexplicite et les conclusions quon peut en tirer. Cette linguistique a le merite de sortir du systeme totalement clos de lanalyse denonces et de sinteresser aux processus denonciation eux-memes. Elle recherche les principes de largumentation dans la langue, alors que Perelman et la plupart des chercheurs americains de la meme epoque lanalysaient dans le discours. Lobjectif des linguistes est de trouver, a travers une etude de lexplicite, des constantes et des variables revelatrices dun systeme autonome est cense admettre. Systeme non clos, mais systeme tout de meme. Largumentation se reduit en fait a une combinatoire theoriquement limitee de processus logico-linguistiques qui semblent exister independamment de la psychologie et de lhistoire, bref de la richesse et de la complexite humaine. La validite dun argument sapprecie alors dapres sa place et sa presentation dans lenonce, sans quil soit besoin de tenir compte de la personnalite ni de la culture des interlocuteurs. On voit que la linguistique, en depit de ses interessants apports pour la comprehension des phenomenes de communication, nabandonne pas sa tendance au systematise structuraliste.
On a vu dans ce chapitre la renaissance de largumentation, sa filiation avec la rhetorique, la logique. Se situant dans la tradition aristotelicienne, Chaim Perelman avec Lucie Olbrechts-Tyteca ont etudie les effets manipulateurs du discours. Vance Packard a suivi la meme direction en etudiant les techniques de persuasion. Dautres linguistes se sont interesses a lapproche tropologique et lart de plaire. Mais la recherche na pas seulement portee sur lelocution et les figure. Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot ont suivi une approche linguistique. Alors que Perelman a analyse le discours, ces derniers chercheurs ont etudie les principes de largumentation dans la langue.
??. LArgumentation dans la recherche linguistique
II.1. Definitions de largumentation
La communication peut etre definie comme un echange de messages realise par interaction. Largumentation est un type special dinteraction. Largumentation est un phenomene social dans la vie quotidienne qui mobilise des intentions, des strategies dadequation cognitive et interpersonnelle et actualise une somme de processus de divers types: linference, lexplicitation, linduction, la deduction, limplication.
Du point de vue social, largumentation est une forme des techniques dinfluence que les individus mettant en mouvement des formes divers et avec des objectifs multiples lorsque la vie sociale donne la naissance a la situation et y est inscrite. Du point de vue pragmatique, largumentation vise une transformation de la dissension en conflit. Comme une forme de communication, elle comporte des informations, mais en meme temps vehicule des elements qui visent a creer des attitudes, des dispositions ou des convictions. Selon Grice1, largumentation represente un phenomene complexe caracterise par des contraintes lexicales, grammaticales, semantiques et discursives et elle a deux composantes de base: la composante explicative qui a a la base des enchanements logico-deductifs, des regles semantiques, syntaxiques et pragmatiques, mais la deuxieme est une composante seduisante constituee de points de vue.
Largumentation peut etre consideree comme un mode dorganisation du discours. Largumentation permet la production des arguments. Elle se manifeste dans le cadre du discours argumentatif et elle se manifeste dans la presence de deux ou plusieurs personnes. Le discours argumentatif contient un message argumentatif qui na pas de sens, ni defficacite sil nest pas receptionne de personne. Largumentation essaye realiser une diminution des distances parmi les interlocuteurs et cest pourquoi elle se transforme dans un domaine de la negociation.
Des linguistes comme Christian Plantin considerent largumentation comme une quatrieme fonction du langage, selon lexpression de Popper: La fonction argumentative, fonction critique, caracterise les langues naturelles. Elle opere une restructuration de trois fonctions primaires reperees par Bhler dans le proces general de communication: exprimer le soi, faire impression sur lautre, decrire le monde. Elle leur donne sens en les soumettant aux exigences dune situation problematique, dune rencontre polemique o des positions et des interets se conjuguent ou se heurtent. 1Convaincre est lune des modalites essentielles de la communication, suivant que lintention est dexprimer un sentiment, un etat, un regard singulier sur le monde ou sur soi ou dinformer, cest-a-dire de decrire le plus objectivement possible une situation ou encore de convaincre, cest-a-dire de proposer a un auditoire dadherer a une opinion. Exprimer, informer, convaincre: ces trois registres ne se confondent pas, meme si, du fait de la richesse de la parole humaine, leurs frontieres ne sont pas toujours si precises que le voudrait la theorie.
Mais Pierre Oleron a adopte la definition suivante: largumentationest la demarche par laquelle une personne- ou un groupe entreprend damener un auditoire a adopter une position par le recours a des presentations ou assertions - arguments qui visent a en montrer la validite ou le bien fonde.1 On peut remarquer que largumentation fait intervenir plusieurs personnes: celles qui la produisent, celles qui la reoivent, eventuellement un public ou des temoins. Donc, largumentation est un phenomene social. On sait quelle nest pas un exercice speculatif, comme le seraient par exemple la description dun objet, la narration dun evenement. Cest une demarche pour laquelle une des personnes vise a exercer une influence sur lautre. Largumentation fait aussi intervenir des justifications, des elements de preuve en faveur de la these defendue, qui nest pas imposee par la force. Cest une procedure qui comporte des elements rationnels; elle a ainsi des rapportes avec le raisonnement et la logique.
Pour O. Ducrot et J-C Anscombre, argumenter cest presenter un enonce E1 (ou un ensemble denonces ) comme destine a faire admettre un autre (ou un ensemble dautres ) E22. Le verbe presenter y a une grande importance: lenonciateur qui argumente ne dit pas E1 pour que le destinataire pense E2, mais il presente E1 comme devant normalement amener son interlocuteur a conclure E2; il definit donc un certain cadre a linterieur duquel lenonce E1 conduit a conclure E2 et limpose au co-enonciateur. Une telle definition est cependant insuffisante pour mettre en evidence ce qua de particulier largumentation langagiere, celle qui sexerce dans lusage ordinaire de la langue. Le point decisif est quil existe des contraintes specifiquement linguistiques pour regler la possibilite de presenter un enonce comme un argument en faveur dun autre. On considere ces deux enonces:
(1) Jean na pas vu tous les films de Spielberg.
(2) Christian a vu quelques films de Spielberg.
Dun point de vue strictement informatif il est tout a fait possible que Jean ait vu beaucoup plus de films de Spielberg que Christian. Pourtant, et cest la lelement crucial, dun point de vue argumentatif il apparat une divergence inattendue entre (1) et (2): (1) est oriente vers une conclusion negative (par exemple: il ne pourra pas ecrire pour la revue) tandis que (2) permet denchaner sur une conclusion positive (par exemple: il nous sera utile). La structure linguistique contraint largumentation independamment de linformation proprement dite vehiculee par les enonces.
Argumentation
fait de discours norme fait de langue
scientifiquementpragmatiquement
raison scientifique:action pratique:
VERITEEFFICACITE
LOGIQUERHETORIQUE
METHODE
Formelle non formelle,
techniquedialectique
logiquescientifique
Arg.-1Arg.-2Arg.-3Arg.-4 Arg.-5
Ce schema appartient a Ch. Plantin1, aussi le terme argumentation recoure-t-il plusieurs perspectives: il peut etre vu comme fait du discours (pragmatique et scientifique a la fois) et comme fait de langage. Lenonciateur en partant dun motif scientifique, dun discours scientifique, realise une action pratique, un discours pragmatique. Le discours scientifique suit la verite dune perspective logique en utilisant une methode formelle technique ou une methode non-formelle dialectique. On observe aussi que le discours pragmatique suit lefficacite dune perspective rhetorique. Pour argumenter, lenonciateur utilise un argument logique (Arg.-1), un argument scientifique (Arg.-2), un argument dialectique (Arg.-3), un argument rhetorique (Arg.-4) et un fait de langue (Arg.-5).
Christian Plantin nous propose une autre definition interessante: largumentation est loperation linguistique par laquelle un enonciateur avance un enonce-argument dont la structure linguistique oriente le destinataire vers certains enchanements2. Selon cette vision generalisee de largumentation, on voit que les enchanements denonces sont pre-formes argumentativement dans la langue. Lopposition des lieux de largumentation-langue ou discours-on recouvre une autre. Si lon place largumentation dans la langue, argumenter, cest faire sens, on assimile le fait dargumenter au fait de parler, et une norme argumentative est ipso facto inconcevable, dans la mesure o elle serait une intervention sur les pratiques linguistiques elles-memes. Pour quune norme argumentative puisse apparatre, il faut se placer dans les discours.
Definir une norme discursive, cest poser une intention externe aussi bien a la langue qua lactivite discursive, un but susceptible detre approche au moyen de la langue qui nest quun instrument. On voit quil apparat le probleme de levaluation de largumentation: une argumentation sera bonne ou mauvaise selon quelle servira bien ou mal un but defini pre-et extra-discursivement. On distinguera deux grands types de fonctions servies par largumentation, selon lopposition du theorique, dont la norme est la verite, au pratique, dont la norme est lefficacite.
Lapparition de la theorie moderne de largumentation en tant que nouvelle rhetorique est attestee par la publication en 1958 du classique Traite de largumentation, du a Chaim Perelman et a Lucie Olbrecht-Tyteca et qui marque lapogee de lecole de Bruxelles.
Leur theorie de largumentation constitue une rupture avec une conception de la raison et du raisonnement issu de Rene Descartes et qui avait marque de son sceau la philosophie occidentale des trois derniers siecles.Le domaine de largumentation ecrivent dans lIntroduction les auteurs de Traite - est celui du vraisemblable, du plausible, du probable, dans la mesure ou ce dernier echappe aux certitudes du calcul1
On a bien observe que J.-C. Anscombre et O. Ducrot analysent largumentation au niveau de la langue, mais Ch. Perelman et L. Olbrecht-Tyteca analyse largumentation au niveau du discours. On sait que largumentation contraint la communication parce quau niveau des interventions elle a un rle important dans laccomplissement de la coherence. Au niveau de lechange elle a un rle important dans lachevement et lexpansion de lacte dargumentation. Mais la communication contraint aussi largumentation. Largumentation fait partie de la vie quotidienne, en etant une forme speciale dinteraction. Donc, la communication quotidienne est argumentative.
II.2. Des methodes pour convaincre lauditoire
Lacte de convaincre se presente, dune maniere generale, comme une alternative possible a lusage de la violence physique. On peut en effet obtenir dautrui un acte, un general non souhaite, en usant de la force. Renoncer a utiliser la force represente un pas vers plus dhumanite, vers un lien social partage et non impose.
La manipulation psychologique, largement utilisee pour convaincre, par exemple dans certains techniques de vente, releve egalement dune violence exercee sur lautre comme le montrent les experiences rapportees par Joule et Beauvois dans le Petit traite de manipulation a lusage des gens honnetes. Les moyens de convaincre peuvent aussi, dans cette perspective, etre mis en oeuvre discretement, voire sans que lautre sache quil est lobjet dune sollicitation, comme dans les situations decrites par Avance Packard dans son ouvrage La Persuasion clandestine (1963). De nombreuses formations a la communication ne sont ni plus ni moins que lapprentissage de procedes visant a enserrer lautre dans un piege mental dont il ne sortira quun adoptant lacte ou lopinion quon lui propose.
On peut aussi convaincre a laide de methodes plus douces. La seduction est frequemment utilisee pour entraner lautre ou meme des publics entiers, a partager tel point de vue. On sera ainsi amene a penser comme lorateur parce quil est seduisant. Nombre dhommes politiques jouent sur cette corde sensible en etablissant une relation quasi charnelle avec leur auditoire, do toute connotation sexuelle nest pas exclue. La pratique qui consiste a toucher physiquement lelecteur releve de ces methodes.
La seduction a de tout temps constitue lun des moyens puissants dentraner la conviction. Celle-ci prend des formes tres variees. A loral comme a lecrit, lusage de figures de style, qui enjolivent le discours en le rendant agreable a entendre releve de cette strategie. Un slogan comme un verre a va, deux verres, bonjour les degts, qui fait appel a une figure de rythme assez precise, nest pas tant convaincant par ce quil argumenterait ou demontrerait que par sa presence agreable a loreille qui cree un sentiment devidence.
Dautres moyens de convaincre font appel moins aux sentiments qua la raison. Il sagit de la demonstration, cest-a-dire de lensemble, des moyens qui permettent de transformer une affirmation ou un enonce en un fait etabli, que personne ne pourra contester, sauf a lui opposer peut-etre un autre enonce, mieux demontre. Ainsi si lon souleve un objet et quon le lche sans lui imprimer de direction particuliere, celui-ci se dirigera irresistiblement vers le bas (au moins sur Terre) en suivant une trajectoire previsible, decrite par la loi scientifique de la chute des corps. Pour convaincre quil sagit la dun fait etabli, le chercheur met en place une demonstration, acceptee par ses pairs, qui peuvent la verifier, et par le public, sur la base de la confiance dans les experts. La loi de la chute des corps ne sargumente pas (il ne sagit pas dune opinion), elle se discute entre scientifiques, puis se prouve et se verifie.
Largumentation, moyen puissant pour faire partager par autrui une opinion (qui peut avoir comme consequence une action), secarte aussi bien de lexercice de la violence persuasive que du recours a la seduction ou a la demonstration scientifique. Il sagit donc dune particuliere, dont nous allons nous attacher a saisir la specificite ainsi que les exigences qui entourent sa mise en oeuvre.
III. LArgumentation et la pragmatique
III.1 Argumentation, communication et pragmatique
Depuis quand lhomme pratique-t-il largumentation? On serait tente de dire: depuis quil communique. Mieux encore: depuis quand il a des opinions, des croyances, des valeurs, et quil met tout en ouvre pour les faire partager par dautres. Cest-a-dire depuis toujours, dans la mesure o lhomme sidentifie a une parole, a un point de vue propre sur le monde dans lequel il vit.
Definir le champ de largumentation implique de bien saisir la specificite de cet acte essentiel de lactivite humaine. Cest lobjet de ce sous-chapitre. Trois elements essentiels permettent de mieux circonscrire ce champ:
argumenter, cest dabord communique: nous sommes donc dans une situation de communication, qui implique, comme toute situation de ce type, des partenaires et un message, une dynamique propre;
argumenter nest pas convaincre a tout prix, ce qui suppose une rupture avec la manipulation au sens o celle-ci nest pas regardante sur les moyens de persuader;
argumenter, cest raisonner, proposer une opinion a dautres en leur donnant de bonnes raisons dy adherer.
Lexercice, on le voit, nest pas simple. Argumenter suppose en effet que celui qui se levre reconnaisse quil simplique dans une situation de communication. Nul doute que quelquun qui sacharnerait a convaincre dans le vide ou encore qui sadresserait a ce que certains philosophes ont appele un un auditoire universel, cest-a-dire a personne en particulier, risquerait de rencontrer certaines difficultes. Dans ce sens, une argumentation nest jamais universelle (alors que la demonstration dun theoreme mathematique, par exemple, lest).
Argumenter, cest aussi savoir se resteindre au nom dune etique: il est parfois plus facile de convaincre, au moins a court terme, son interlocuteur en utilisent uniquement des figuresn de style ou des raisonements tronques. Il est plus facile egalement, pour ceux qiu en ont lhabilite, de manipuler psichologiquement la relation dans le but de convaincre. Mais argumenter, cest aussi etre quelquun qui se refuse a utiliser tous les moyens au service dune seule valeur: lefficacite a tout prix.
Le bon usage de largumentation implique une rupture avec lunivers des tehniques de manipulation. La rhetorique a ete pendant trop de temps contaminee par des procedes de toute sorte. Il faut maintenant, pour la clarte des debats, separer nettement les genres.
De plus, malgre les nombreux et convaincants travaux realises jusqua ce jour en argumentation, il est necessaire de remettre constamment louvrage sur le metier. Lobjet de l argumentation evolue, plus vite sans doute que la theorie. Levolution du language, des modes de communication, des valeurs aussi, Qui ont tant dimportance en argumentation, en font une matiere vivante. La theorie doit donc etre en renouvellement permanente. Le choix des exemples, qui est une grande question pour tous ceux qui ecrivent dans ce domaine, est un bon symptme de cette evolution rapide. Deja lauteur anonyme de la Rhetorique a Herrenius evoquait, en tete de son manuel, publieau I-er sile avaant J.-C., la necessite de ne pas toujours emprunter ses exemples aux manuels anciens. Beaucoup dautuers eprouve malgre tout une difficulte de ce point de vue, quon ne resout pas forcement en puisant ses exemples dans le fond intemporel de la culture classique. La theorie de largumentation se renouvelle aussi a travers les exemples quelle choisit de traiter.
La problematique de l argumentation est complexe, et meme parfois confusement appreciee que ce soit sous lordre traditionnel de la rhetorique que sous celles de ses formes predicatives et des differentes operations de discours quelle pressupose.
Lauteur de LArgumentation dans la communication, Philippe Breton1 inscrit largumentation dans ce quil nomme une ethique de la communication plaant ainsi le processus argumentatif dans un triangle argumentatif compose de la faon suivante: lorateur, largument, lauditoire, le contexte de reception. On voit alors comment ce posionnement du champs de lanalyse de largumentation oriente la reflexion de P. Breton dans lexercice meme de largumentation quil sagisse des medias, de la publicite ou de la communication politique.
On peut en effet, en argumentation distinguer entre les niveaux suivants:
lopinon de lorateur: elle appartient au domaine du vraisemblable, quil sagisse dune these, dune cause, dune idee, dun point de vue. Cette opinion existe en tant que telle avant avant detre mise en forme comme argument. Elle nest pas forcement destinee a devenir un argument: on peut avoir une opinion et la garder pour soi, ne pas chercher a en convaincre les autres, ou simplement les informer quon adhere soi-meme.
lorateur, celui qui argumente, pour lui-meme ou pour autrui (dans ce dernier cas, le contract de communication doit etre explicite; cest lexemple type de lavocat, qui argumente pour son client). Lorateur est celui qui, disposant dune opinion, se place en posture de la tranporter jusqua un auditoire et de la lui soumettre, pour quil la partage, cest-a-dire la fasse sienne;
largument defendu par lorateur: il sagit de lopinion mise en forme pour convaincre; lopinion se coule alors dans un raisonnement argumentatif. Largument peut etre presente par ecrit (dans un mot, une lettre, un livre, un message informatique), par la parole, directe ou indirecte (par exemple, la radio ou le telephone), par limage;
lauditoire que lorateur veut convaicre dadherer a lopinion quil lui propose: il peut sagir dune personne, dun public, dun ensemble de publics, ou meme, dans ce cas limite, de lorateur lui meme lorsquil cherche a sautoconvaincre;
le contexte de reception: il sagit de lensemble des opinions, des valeurs, des jugements que partage un auditoire donne, qui sont prealable a lacte dargumentation et qui partage un auditoire donnee et qui vont jouer un rle dans la reception de largument, dans son acception, son refus ou ladhesion variable quil va entraner:
On voit dans ce schema de Philippe Breton1, lobjectif recherche est quune opinion sintegre dans le contexte de reception, lorateur, largument et lauditoire netant, dans cette perspective, quun ensemble dintermediaires de ce transport. Il ny a certes pas dopinion sans orateur, sans etre humain qui la porte. Mais on retiendra quen argumentation, ce qui compte au premier chef nest pas que les sujets se mettent en avant, mais que leurs idees soient partagees par dautres idees, si la formule ne risquait pas de laisser prise a une mauvaise interpretation, trop postmoderne.
Si on veut soutenir, par exemple, la necessite de la taxinomie, et quon a des moments differents, deux publics, lun denseignants, lautre de policiers, il est bien evident qua cette meme opinion (la necessite dune politique de prevention) on peut faire correspondre deux argumentations distinctes, non pas parce que ce qui est dit serait different de ce quon pense, mais parce quil est necessaire de tenir compte du fait que lon parle a un auditoire donne. En loccurrence, on pourra, dans lacte de prevention, insister, pour les uns, sur la dimension pedagogique qui le sous-tend et, pour les autres, sur la baisse attendue des crimes et delits que lon peut en attendre. Argumenter est aussi choisir dans une opinion les aspects essentiels qui la rendront acceptable pour un public donne. La transformation dune opinion en argument en fonction dun auditoire particulier est precisement lobjet de largumentation:
Les distinctions proposees par Ph. Breton1 dans le cadre de ce schema, et qui lui donnent tout son volume, ne sont pas evidentes demblee, surtout si, par exemple, on croit que largumentation oppose face a face des subjectivites et reduit donc au schema simple dune confrontation duale, avec tout au plus, un message au milieu, mais dont la dimension psychologique ou relationnelle serait premiere.
Parler de largumentation, en termes de communication implique de prendre en compte les modalites de reception de largument. Aucune opinion proposee nintervient en terrain vierge. Chacun, sauf dans le cas dune extreme nouveaute ou dun domaine de connaissance specialise (mais on sait que, dans ce cas, les enonces sont en dehors du champ de largumentation), a deja un point de vue proche de lopinion qui lui est proposee. De toute faon, cette opinion va sinscrire dans un ensemble de representations, de valeurs, de croyances qui sont propres a lauditoire considere.
On pourrait tout aussi bien definir largumentation comme un acte vivant a modifier le contexte de reception, en dautres termes les opinions de lauditoire. Cette formulation, pour etre plus precise, doit rendre compte du fait quaccepter lopinion proposee par autrui nest pas sans consequence sur ce que lon pensait precedemment, avant de connatre cette opinion. Lauditoire, dans lapres-coup de lacte argumentatif, ne dispose pas simplement dune opinion en plus de ce quil pensait deja, il a du changer son point sinon sur le monde, au moins sur les parties du monde qui, de proche en proche, sont concernees par largumentation.
Ainsi, dans, lexemple precedent, les enseignants convaincus lont
modifie leur point de vue sur lacte pedagogique, dont lobjet nest plus simplement les connaissances classiques qui nourrissent les matieres, comme lhistoire, la geographie ou les lettres, mais egalement toute connaissance permettant dapprehender les realites de la drogue et de la toxicomanie. A moins quils naient toujors ete convaincus, sans le savoir, que cela en faisant partie. Largumentation, dans ce cas, a servi a faire ce rappel, a raviver une memoire. Argumenter, cest dabord agir sur lopinion dun auditoire, de telle faon que sy dessine un creux, une place pour lopinion que lorateur lui propose. Au sens fort, argumenter, cest construire une intersection entre les univers mentaux dans lesquels chaque individu vit.
II.2. Largumentation comme operation discursive
Convaincre et persuader sont les deux visees de largumentation. Les differents modes du raisonnement ne sont pas seuls en jeu dans le discours argumentatif. Perelman et Olbrechts-Tyteca observent quon etablit parfois entre persuader et convaincre lopposition theorique suivante: Pour qui se preoccupe du resultat, persuader est plus que convaincre, la conviction netant que le premier stade qui mene a laction. Pour Rousseau, ce nest rien de convaincre un enfant si lon ne saint de persuader.
Par contre, pour qui est preoccupe du caractere rationnel de ladhesion, convaincre est plus que persuader. Tantt, dailleurs, ce caractere rationnel de la conviction tiendra aux moyens utilises, tantt aux facultes auxquelles on sadresse. Pour Pascal, cest lautomate quon persuade, et il entend par la, le corps, limagination, le sentiment, bref tout ce qui nest point la raison. Tres souvent la persuasion sera consideree comme une transposition injustifiee de la demonstration: selon Dumas (psychologue), dans la persuasion on se paie de raisons affectives et personnelles, la persuasion etant souvent sophistique. Mais il ne precise pas en quoi cette preuve affective differerait techniquement dune preuve objective1. Cette opposition sera fondee sur une distinction entre les auditoires vises par le locuteur rhetorique: nous nous proposons dappeler persuasive une argumentation qui ne pretend valoir que pour un auditoire particulier et dappeler convaincante celle qui est censee obtenir ladhesion de tout etre de raison2, en dautres termes, celle qui vise un auditoire universel.
Ce passage expose une distinction conceptuelle plus ou moins greffee sur une opposition semantique entre persuader et convaincre. On considere en effet les enonces:
Nous le convaincrons que cet homme est un escroc.
Nous le persuaderons que cet homme est un escroc.
qui peuvent etre employes en parlant dune future action devant un juge. Si lhomme en question est reellement un escroc, si lenonce cet homme est un escroc est vrai, les accusateurs emploieront
A. Si lenonce est faux, sil sagit daccuser a tort un innocent, alors laccusateur trompeur parlant a ses complices lui prefera
B. Dans ce contexte, on est bien convaincu du vrai mais seulement persuade du faux.
On essaye cependant de determiner plus precisement quelques traits de lusage courant de ces deux verbes. Les bases convaincre et persuader produisent les derives substantifs et adjectifs:
conviction
(il) convaincconvaincant, adjectif (participe present actif)
convaincu, adjectif (participe passe passif)
persuasion
(il) persuadepersuasif
persuadant, adjectif (participe present actif)
persuade, adjectif (participe passe passif)
Il existe au moins un contexte dans lequel convaincre est possible alors que persuader est agrammatical:
(1) Les enqueteurs lont convaincu de mensonge.
(2) La Borduree a rompu ses relations diplomatiques avec la Moldavie convaincue de terrorisme.
On appelle convaincre-1 le verbe convaincre auquel persuader peut etre substitue, et convaincre-2 le verbe convaincre auquel persuader ne peut pas etre substitue. Cest sur ce convaincre2 quest produit le substantif conviction que lon trouve dans:
(3) La police a mis sous scelles les pieces a conviction.
Et auquel persuasion ne peut etre substituee.
Certains contextes selectionnent plutt lun ou lautre verbe, sans que lusage corrobore forcement les attentes theoriques; on donne quelques exemples interessants:
(4) On pourrait parfaitement le saigner a la maison, mais il reste (?convaincu+persuade) de la necessite dune hospitalisation.
(5) Les meilleurs arguments du monde ne parviendraient pas au (convaincre+?persuader).
(6) Le ton de sincerite de ses paroles ma (convaincu+?persuade)
(7) Je suis (persuade +convaincu) de linteret du projet, mais
(8) La police est (convaincue+persuadee) de tenir le coupable, mais elle na pas de preuves.
Le suffixe tion nominalise differemment les bases verbales convaincre et persuader; nominalisation du resultat, du produit de laction pour convaincre:
(il) convaincconviction:
nominalisation du proces pour persuader:
(il) persuadepersuasion.
Do une serie doppositions:
lart de convaincre *lart de la conviction
lart de persuader lart de la persuasion
La difference apparat si lon rapproche ces substantifs des enonces passifs. Si A convainc B de P, alors B est convaincu de P, et on peut parler de la conviction de B, sujet passif. Si A persuade B que P, alors B est persuade que P; cependant, on ne peut plus parler de *la persuasion de B, mais seulement de la (force de) persuasion dont fait preuve A, sujet actif.
Seul conviction est possible dans les cas suivants:
(9) Rien ne vous force a agir contre vos convictions (*persuasions).
(10) Il a su me faire partager ses convictions (*persuasions).
(11) Avoir des convictions (*persuasions) religieuses, inebranlables.
A loppose, on a:
(12) Mieux vaut agir par la persuasion (*conviction) que par la force.
Malgre les apparences, la conviction nest pas simplement plus que ou moins que la persuasion, mais autre chose:
(13) Dans son discours, il a fait preuve dune grande force de (conviction+persuasion)
(14) Dans son discours, il a fait preuve de beaucoup de (conviction vs persuasion)
On observe que ce nest pas la meme force qui agit.
Convaincre et persuader ont ainsi des emplois idiosyncrasiques qui font que lon trouve facilement convaincre pour des situations qui demanderaient persuader dapres la distinction theorique rappelee et redefinie par Ch. Perelman. On observe que la situation se complexifie encore lorsquon considere les derives nominaux et adjectivaux.
III.3. Le discours rhetorique est-il enonce pour persuader?
La structure codifiee du discours rhetorique classique distingue cinq moments, qui se rattachent de faon complexe aux ressorts rationnels ou passionnels. Leffet du discours est rapporte a trois ples: plaire, particulierement lors de lexorde; emouvoir, lors de la peroraison; et enseigner par la narration et largumentation. Lappel aux passions encadre les moments rationnels. Le persuader est loeuvre du discours dans son ensemble. Le docere est le chemin intellectuel de la persuasion, que lon peut egalement approcher par le biais de laffect. Il faut donc souligner que, dans le discours ainsi construit, les raisons ne sopposent pas aux passions, mais que les unes et les autres sont coordonnees strategiquement dans une perspective unique.
La theorie classique des actions argumentatives distinguait plusieurs types deffets attaches a chacun des grands genres oratoires, schematiquement.:
le genre epidictique: lorateur en son discours loue ou blme un individu Il accomplit donc un acte rhetorique visant a situer ce dernier au rang qui lui convient sur une echelle de valeurs. Leffet perlocutoire produit peut se decrire en terme dappreciation ou depreciation;
le genre deliberatif: lorateur cherche a inciter ou dissuader lauditoire dagir de telle faon. Son acte rhetorique a pour effet lengagement de cet auditoire dans une action ou labstention de toute action;
le genre judiciaire: lorateur defend ou accuse. Le succes de son acte rhetorique se manifeste par lacquittement ou la condamnation de laccuse.
Il est remarquable de constater que lopposition de la persuasion a la conviction napparat nullement dans ces distinctions; la fonction de la rhetorique nest pas de travailler directement le savoir ou les croyances. On pourrait tenter de les faire apparatre en operant une reduction generalisee des six actes rhetoriques mentionnes a un acte dassertion elementaire du type x persuade. Cela donnerait a peu pres:
genre epidictique:
louer x (aupres de A)= persuader A que x est bon
blmer x (aupres de A)= persuader A que x est mauvais
genre deliberatif:
inciter A a faire x = persuader A de faire x
dissuader A de faire x = persuader A de ne pas faire x
genre judiciaire:
accuser x aupres de A = persuader A que x est coupable
defendre x aupres de A = persuader A que x nest pas coupable
Cette manipulation linguistique suppose quil existe un etat de persuasion mediateur entre lincitation discursive a laction et laction. Cest une hypothese sur la validite de laquelle il ne nous appartient pas de nous prononcer.
III.4. Argumentation et thetralite
Les discours politiques, publicitaires etc. supposent tres generalement lexistence dune norme pragmatique les oriente. Les argumentations induisent refutent ou stabilisent des croyances et des comportements des publics; il existe donc un critere permettant de hierarchiser les modes dargumenter, ce sont les criteres de lefficacite pratique, selon que les argumentations induisent, refutent ou stabilisent plus ou moins possible de tester lefficacite de diverses methodes, ces techniques argumentatives sont ouvertes a linvestigation experimentale. Lordre est donc marque dune presence fondamentale a toute argumentation: celle dun auditoire dune communaute de lecteurs. Trois types dordre ont ete identifies par Chaim Perelman1: lordre de force croissante, lordre de force decroissante est le plus recommande qui a reu lappellation dordre
nestorien. Linconvenient signale de lordre croissant est que les arguments mediocres places au debut peuvent indisposer demblee lauditeur, et reciproquement, place a la fin, ils peuvent laisser ce meme lauditeur sur une derniere impression defavorable. Lordre decroissante terminant le discours par les arguments les plus faibles, laisse lauditeur sur une mauvaise impression, souvent la seule dont il se souvient. Do linteret de lordre nestorien1: encadrer le discours, au debut et a fin, par les arguments les plus solides.
Le concept fondamental de louvrage de Georges Vignaux est celui de thetralite. Comme lecrit Jean Blaise Grize dans la Preface de louvrage de G. Vignaux, largumentation se rapproche bien davantage du thetre que de la geometrie. Elle cree un monde plus proche de celui de Calderon que de celui dEuclide. Tenir un discours devant quelquun, le faire pour intervenir sur son ses attitudes, bref pour le persuader ou, tout au moins pour le convaincre, cest en effet lui proposer une representation. Celle-ci doit, comme au theatre, le toucher, lemouvoir. Pour Georges Vignaux largumentation est thetralite.3 Le dit est ainsi representation, ayant une structure thetrale, dont les elements sont: les acteurs (sujets ou objets, les uns et les autres pouvant etre agissants ou agis), les proces (relations entre acteurs, relations acteurs-situations, comportements, mode dexistence ou daction), les situations (definies par leurs origines, leurs effets et limpact de leurs modes dexistence, notamment a partir des relations entre acteurs et proces qui les precisent et dont elles permettent la determination) et les marques doperations (determinations, emphases, insistances, redites, associations acteurs+proces, thematisations, qualifications, modalites diverses etc.). G. Vignaux a raison d concevoir le discours comme toujours plus que discours4. Le discours argumentatif est par excellence thetralite. Celui-ci doit ainsi toujours etre considere comme mise en scene pour autrui. Le texte sera ainsi forme de boucles qui se rapportent a lauditeur, aux circonstances exterieures (lieu, temps, emphase) de sa production langagiere. Des jeux discursifs, des strategies de persuasion marquent profondement la structure du discours. La thetralite discursive se caracterise par lidee dordre: ordre de composition du discours, ordre des questions a traiter, lordre des arguments a developper. De pres ou de loin ces phenomenes rapportent a ce que lancienne rhetorique rangeait sous les notions dexposition, de disposition ou de methode. Loperation primordiale dordre traduit la liberte du sujet dans la composition de son dire et donc la construction des representations quil souhaite imposer a lauditoire Elle est surtout le lieu dexpression et de realisation de cette thetralite par laquelle lagencement discursif va jouer sur les containtres de sequentialite propres a la langue. On peut remarquer que, dans une argumentation, lordre nest jamais indifferent puisquil intervient, est compose par lorateur en fonction des modifications de lauditoire vise. On voit que toute argumentation est construite dans un espace discursif deja determine au moins sur un certaain nombre devenements et de proprietes. Donc, tout sujet discursif sinscrit dans une situation dont il nest pas entierement matre. Sa liberte est cependent considerable: pouvoir choisir ses questions et lordre dans lequel les instituer, pouvoir venir encore, sous pretexte declairer, a la place quoccupe linterlocuteur dans le debat et de cette place pour suggerer la reponse. Lordre permet donc les dreplacements du sujet en meeme temps que la clture des champs ou il est plus a meme de convaincre. On peut dire que lordre dune argumentation traduit en premier lieu la selection de ce que lorateur-sujet souhaite etre pris en consideration par linterlocuteur-auditoire. Loperation dordre et le lieu de stategies precises dont lexistence est fondee sur la relation sujet-auditoire. Ainsi les necessites de lenchanement discursif imposent que certains arguments precedent dautres arguments. Le discours lui-meme peut etre tout entier un argument constitue par cet ordre. Les categories argumentatives de la direction, de la gradation et de lamplification manifestent ainsi la pertinence de lordre comme strategie du sujet. A cet egard, largument de la direction, en particulier, repond au souci de ne pas livrer immediatement letendue du raisonnement. On morcele lintervalle qui separe les premisses de la conclusion du discours en chanons intermediaires et en conclusion partielles, localisees, conclusion dont est sr quelles ne provoqueront pas dopposition definitive. Cest, dans les traites classiques, le cas de lexorde insinuant, connsiste a presenter, a la place de ce qui peut heurter lauditoire, une autre propaosition susceptible dinteresser, detre accepter et dont on montera ensuite la relation avec quil sagit de faire passer.
On a observe dans les definitions anterieures que largumentation implique un emetteur on lappelle dun terme general: lorateur -, un message, constitue par lopinion mies en forme en vue de convaincre, et un recepteur, lautre, le public appele le plus souvent: lauditoire. Dans toutes les categories de la rethorique, on trouve en amont la reflexion sur lauditoire et la necessite de le connatre, poussee chez les sophistes a une recherche empirique. Largument devient ainsi le produit de la connaissance que lon a de lauditoire, a quoi se mele lopinion que lon veut soutenir: il sagit danticiper la reaction de lauditpoire pour trouver le bon largument. Pour Aristote, lauditoire est toujours un juge qui possede une certaine autonomie dans son interpetation et dans lacceptation de ce qui est propose. Par rapport a lorateur, lauditoire a un statut presque parfaitement symetrique. Loin de considerer lorateur comme tout-puissant, la rethorique dAristote effectue un reequilibrage entre les deux parties en lice lors de lacte de discours. Pour fonder philosophiquement largumentation selon une theorie des valeurs, ene raison pratique en quelque sorte, Perelman pose la necessite dun auditoire universel. Le discours est cense sadresser aux non-specialistes, et meme aux gens sans instruction, par opposition au discours scientifique. Lauditoire universel serait alors lauditoire moyen. Mais il peut aussi etre question dauditoire ideal et, dans ce cas, largumentation deviendrait en principe aussi rigoureuse quune demonstration scientifique, puisque tout le monde serait dispose a etre convaicu de la meme maniere, cest-a-dire objectivement. En fait, lauditoire ideal existe certainement si on sen tient a des argumentats rationnels, excluant lethos et le pathos. Dans les autres cas, nettement plus nombreux, lorateur est force de tenir compte des caracteres subjectifs de son auditoire, afin de le convaincre.
On sait quil ny a pas dargumentation possible sans un accord de lauditoire. Il faut dabord quil accepte de se placer en posture de debattre et detre convaicu, ce qui va jamais de soi. Il faut parfois convaincre lautre quil ne va jamais de soi. Il faut parfois convaincre lautre quil est legitime de vouloir le convaince. Lorsque lon est dans un contexte o lusage des techniques de manipulation est dans un contexte o a lusage de techniques de manipulation est frequent (en politique, ou dans la vente dun produit par exemple), il nest pas rare que les auditoires se protege, instinctivement ou volontairement, de toute entreprise de conviction, y compris lorsquelles sont legitiment argumentatives. A cet accord general de lauditoire, on peut ajouter une autre sorte daccord, appele accord prealable, qui releve de la technique argumentative proprement dite. Lobservation montre quargumenter ne consiste pas seulement a mettre en forme, a couler son opinion dans le moule dun argument, mais cest une condition necessaire, a appuyer cet argument sur un element deja accepte par lauditoire. Argumenter revient a faire jusqua opinion proposee, qui est alors, si la chane est bien construite et laccord prealable bien choisi, gagnee par cet accord. On tente toujours de convaincre un auditoire donne, quil sagisse dune pesonne ou dun ensemble de personnes. Laccord prealable ne concerne donc qune personne ou un ensemble de personne.
Techniques argumentatives et mots du discours
IV.1. Techniques argumentatives
Dans letude de largumentation, Pierre Oleron1 decele commme techniques argumentatives: la deduction, linduction, lelimination, lanalogie.
IV.1.a. La deduction
La deduction est le critere formel de derivation dun argument valide si et seulement il existe une instance de substitution de la forme argumentative valide formelle dont le resultat nest jamais ce cas-la: etant donnees des premisses vraies, on tire une fausse conclusion:
Argument:
Premisse 1: Si Jacques vient, alors Marie vient aussi.
Premisse 2: Jacques vient.
Conclusion: Marie vient.
Largument se presente sous la forme:
Premisse 1: p?q
Premisse 2: p
Conclusion: q
Selon Toulmin et Perelman, des theoriciens de largumentation, le rle de la deduction est en quelque sorte modeste, meme si les logiciens considerent que la deduction occupe une position essentielle dans la theorie de largumentation. Parmi ceux qui sattaquent au model traditionnel ce sonmt les logiciens informels.1 Ils critiquent le fait que la deduction soit une norme trop stricte et inadequate a levaluation des arguments dans le langage spontane. Les defenseurs de la deduction sont Govier et Groarke.2 Pour ceux-ci, toute premisse implicite peut devenir explicite en transformant par deduction le seul argument dans un argument valide.
IV.1 b. Linduction
Linduction est mentionnee par Aristote dans Les Topiques. Il dit meme que cest un procede plus persuasif, plus eclairant, intuitivement plus accessible, et a la portee de la moyenne des gens3.
Pour Aristote, linduction consiste a partir des cas individuels pour acceder a luniversel: Linduction consiste a conclure, en sappuyant sur lun des extremes que lautre est attribue au moyen. Par exemple, B etant moyen terme entre A et C, on prouvera par C que A appartient a B4: cest ainsi en effet que nous faisons nos inductions. Admtettons que A signifie le fait deemployer le parfum Little Black Dress, B le fait detre elegantes et C toutes les femmes, soit ma mere, ma soeur. A appartient alors a la totalite de C. Si donc C se convertit avec B, et que le moyen terme na pas plus dextension que C, necessairement A appartient a B. Mais il est indispensable de concevoir C comme compose de toutes les femmes, car linduction procede par lenumeration delles toutes.1:
A: Ma mere et ma soeur employent le parfum Little Black Dress.
B: Ma mere et ma soeur sont des femmes elegantes.
C: Toutes les femmes elegantes employent le parfum Little Black Dress.
Le recours a lexemple est une demarche inductive , dans laquelle seule retenue la reference aux faits, quelquefois a un seul fait. Lexemple doit etre plus fort que la generalisation qui cherche a induire dans la concience du recepteur. Tout exemple attire lattention sur une certaine situation. La situation nest pas determinee par le seul fait, mais elle est mise en evidence par celui-la. Dans la construction discursive, lexemple peut emouvoir le recepteur, donner limpression dautenticite, descend la realite au milieu des gens.
IV.1.c. Le raisonnement par elimination
Rieke et Sillars2 mentionnent sous le nom de residus la demarche qui consiste a examiner diverses interpretations ou solutions possibles et, apres avoir decide que toutes sauf une sont inacceptables, a conclure en faveur de cette derniere. Cune extension du raisonnement disjonctif dans laquelle lalternative est etendue a un plus ou moins grand nombre delements. Rieke et Sillars rappellent que le diagnostique medical ou les deductions du policier prennent souvent cette forme. On peut dire que la valeur de cette demarche, du point de vue de largumentation, tient a ce quelle donne limpression davoir examiner toutes les possibilites et de navoir retenu que celles qui simposait. Impression qui peut etre illusoire dans la mesure o toutes les possibilites nont pas ete examinees et o, a la limite, une liste exhaustive ne peut etre dressee (ce qui est lobjection classique contre le verification des hypotheses dans les sciences inductives).
IV.1.d. Lanalogie
Pour fonder des arguments sur lanalogie on suit la demarche suivante: on doit etudier une certaine realite, moins accessible a la comprehension directe. On construit un de ses modeles en suivant certaines correspondances structurales. On examine le modele et on decouvre certaines correlations. Celles-ci sont extrapolees pour la realite a etudier. Cette extrapolation doit envisager les restrictions des correspondances structurale etablies entre le modele et le realite. Il y a une relation de correspondance , du point de vue du caractere, du comportement, de la sensibilite, des aspirations, des interets: on dit souvent - La fille ressemble a sa mere: elle a choisi la meme profession.
IV.2. Strategies argumentatives
La strategie argumentative est un ensemble de normes qui regissent le comportement humain et fait la connexion entre le ple de lemetteur el celui du recepteur. Selon Daniela Roventa-Frumusani (Argumentarea. Modele si strategii), Mariana Tutescu (LArgumentation. Introduction a letude du discours), Pierre Oleron (LArgumentation), Jacques Moeschler (Argumentation et conversation) les pricipales strategies argumentatives sont: la cooperation, la negation polemique, le refutation, linterrogation, la metaphore.
IV.2.a. La cooperation
Les echanges humains sont le resultat dune cooperation. La cooperation nat et sexplique par largumentation parquil existe la volonte du locuteur dagir sur autrui, dinfluencer le niveau de connaissances ou le comportement au but de tirer une conclusion.
Herbert-Paul Grice1 formule le principe de la cooperation dans linteraction des interlocuteurs base sur le decodage des implicatures conversationnels. Dans un echange de type question-reponse:
- Est-ce que nous allons au film ce soir?
Jai beaucoup a travailler.
on detecte dans la reponse une implicature conversationnel, un refus indirect. Jacques Moeschler2 considere que lassertation peut etre donnee par les relations de cooperation:
X est intelligent. est un argument pour les conclusions:
C1: Je crois que tu laimeras.
C2: Il sera un bon mari.
P. Charaudeau3 parlede la mise en argumentation, de la mise en train des procedes pour servir a la communication en fonction de la situation et de la maniere o le locuteur peroit son interlocuteur. P. Charaudeau trouve des procedes semantiques, discursifs et de composition. Les procedes semantiques sont:
des procedes de la verite (vrai vs. faux): Il est vrai parce quil est autentique.
des procedes de lesthetique (beau vs.laid): Il a de valeur parce quil est beau.
des procedes de lethique (bon vs. mechant): Je le fait parcequil est bon.
des procedes de lhedonique (agreable vs. desagreable): Quand il fait chaud je bois un jus parce quil est rafrachissant.
des procedes du pragmatique (utile vs. inutile): Il faut aller pus vite pour surprendre lennemi.
Les procedes discursifs recourent a la citation pour obtenir des effets persuasifs: Il mest arrete et il ma dit: Tu est une bonne fille.. En employant les procedes de composition le locuteur organise son argumentation, cest-a-dire il recourt aux morphemes de debut ou de liaison chonologique: premierement, ensuite.
Constantin Salavastru1 fait la distinction entre convaincre et persuader. La conviction est assuree par les idees ordonnees logiquement et bien soutenues. Linterlocuteur adhere a une idee et lintegre dans le corpus des ideees avancees et argumentees. La persuasion determine linterlocuteur a adherer a une idee par dautres moyens que rationnels, sans le convaincre. La reussite de la persuasion est donnee par: la qualite des arguments, la modalite de la presentation, le prestige, le langage du locuteur, le contexte de la communication. Le but de la persuasion cest de detecter les points de vue.
IV.2.b. La negation polemique
La negation polemique est une strategie basee sur un acte de negation qui rejete le contenu dun enonce anterieur. Les deux instances enonciatives sont: lenonciateur dun enonce negatif qui rejete laffirmation anteriure et le locuteur dun enonce qui corrige l enonce:
Paul nest pas riche. est une negation descriptive.
Paul nest pas riche, il est richard. est une negation polemique.
Toute negation descriptive peut devenir polemique lorsquon ajoute un connecteur argumentatif.
IV.2.c. La refutation
Au niveau du lexique,de largumentation la refutation se realise par des actes engageants de type: contester, contredire, soutenir, obiecter. La refutation cest le domaine du conflit, du desaccord, de lambiguite et de lincertitude. Lacte de la refutation sappuie sur quatre conditions:
la condition de contenu prepositionnel: la proposition de lacte de la refutation est en opposition a la proposition de lacte prealable.
la condition de largumentativite: lenonciateur de la refutation a la chance de motiver son acte.
la condition de la sincerite reflexe: linterlocuteur considere que le le locuteur soi-meme est convaincu de la faussete de la proposition qui a constitue lobjet de la refutation.
la condition de linteractivite: linterlocuteur a loccasion devaluer la refutation.
IV.2.d. Linterrogation
Linterrogation est a adressee a un auditeur nombreux ou a une seule personne. Elle nest pas utilisee pour soliciter une reponse, mais pour transmettre indirectement une opinion qui doit etre soulignee. Linterrogation implique la reponse dans lenonciation meme de la question comme une verite incontestable. Il fait beau aujourdhui, mais demain fera-t-il aussi? La question suppose dincertitude, dindignation, de peur ou de douleur. Lorientation argumentative sera: Demain il ne fera pas beau.
IV.2.e. La metaphore
La metaphore est une strategie discursive qui repose sur un acte de langage indirect, sur une anolagie entre le terme propre et le sens metaphorique. Lenonciation metaphorique suppose la substitution de lacte litteral par lacte figuratif et son but est de persuader. La metaphore argumentative differe de La metaphore denotative par la force argumentative quelle possede et par les subjectivemes, les signes mobilises a lacte de selection semique.
IV.3. Operateurs et connecteurs argumentatifs
En semantique linguistique, on distingue, parmi les connecteurs relationnels, ceux qui relient deux entites semantiques a linterieur dun meme acte de language de ceux qui articulent deux actes de langage. Soit, a cet egard, la conjonction de subordination parce que, employee dans lexemple suivant:
I.Georges ne fume plus parce quil est malade.
Lenonce est, de par son sens, ambigu, lambiguite etant declanchee par la conjonction parce que. Dans une premiere lecture (I) causale ou explicative lenonciation nie lexistence dune relation de causalite entre etre malade et fumer. Dans une seconde lecture (II), lenonciation nie lasertion Georges fume, en justifiant sa position par lassertion Il est malade.
Ces deux interpretations peuvent etre explicitees par des structures semantiques suivantes:
(1) (I) n o n (c a u s e [{ f u m e r (Georges) }, { e t r e m a l a d e, (Georges) ]}
Il nest pas vrai que le fait que Georges soit malade est la cause du fait quil fume.
(1) (II) n i e r [ e n o n c i a t e u r, f u m e r (Georges) & j u s t i f i c a t i o n { ( a s s e r t e r [ e n o n c i a t e u r e t r e m a l a d e (Georges) ] ), ( n i e r [e n o n c i a t e u r, e t r e m a l a d e (Georges) ] ) }
Lenonciateur nie que Georges soit malade fume et justifie sa denegation en assertant que Georges est malade.
On observe que dans la premiere interpretation (I), parce que est operateur semantique, alors quil est connecteur pragmatique dans la seconde (II).
Jacques Moeschler a raison 1 quand il affirme quun operateur semantique est un relateur propositionnel, alors quun connecteur pragmatique est un relateur dactes illocutoires. Ce quil est important de souligner, cest que loperateur porte toujours sur des constituants a interieur dun acte. Ceci peut etre verifiee a laide des testes courrament utilises pour distinguer erateur et connecteur. Lorsque la sequence p R q est soumise aux testes de transformation negatives, dinterrogation et denchssemment, cest lensemble p R q qui est nie, interroge ou enchsse si R est connecteur, le bloc p R q eclate obligatoirement et cest par consequent uniquement le premier constituant p qui se voit nie, interroge ou enchsse. Soit les deux enonces complexes (2) et (3):
(2) Pierre est malade parce quil a beaucoup travaille.
(3) Pierre est malade puisquil a beacoup travaille.
On applique les trois transformations (negation, interrogation et enchssement ) a lenonce en parce que:
(4) Pierre nest pas malade parce quil a beaucoup travaille.
(5) Est-ce que Pierre est malade parce quil a beaucoup travaille?
(6) Je suis sur que Pierre est malade parce quil a beacoup travaille.
Dans ces trois enonces transformes, linterpretation la plus immediate nie, interroge et enchsse la proposition complexe p parce que q:
(4) Il nest pas vrai que (Pierre est malade parce quil a beaucoup travaille).
(5) Je me demande si (Pierre est malade parce quil a beaucoup travaille).
(6) Je suis sur que (Pierre est malade parce quil a beaucoup travaille).
Par contre, les transformations de (3) ne donnent lieu qua une interpretation o le bloc p puisque q se trouve separe, la transformation ne portant que sur un des actes de langages:
(7) Pierre nest malade puisquil a beaucoup travaille.
(7) (il nest pas vrai que Pierre nest malade) puisquil a travaille.
(7)* Il nest pas vrai que (Pierre nest malade puisquil a travaille).
(8) Est-ce que Pierre nest malade puisquil a beaucoup travaille?
(8) (Je me demande si Pierre est malade) (puisquil a beaucoup travaille).
(8)* Je me demande si (Pierre est malade puisquil a beaucoup travaille).
(9) Je suis sur que Pierre est malade, puisquil a beaucoup travaille.
(9) (Je suis sur que Pierre est malade), (puisquil a beaucoup travaille).
(9) Je suis sur que (Pierre est malade, puisquil a beaucoup travaille)
La distinction entre operateur et connecteur, legitime pour distinguer les faits semantiques des faits pragmatiques, peut etre utilisee a linterieur des faits argumentatifs. Moeschler distingue parmi les marqueurs argumentatifs, cest-a-dire lensemble des morphemes donnant lieu a un acte dargumentation, les operateurs argumentatifs des connecteurs argumentatifs. Loperateur argumentatif est un morpheme qui, applique a un contenu, transforme les potentialites argumentatives de ce contenu1. Soit les exemples:
(10) Il est d e j a sept heures.
(11) Il nest q u e sept heures.
(12) Il gagne p r e s q u e sept milles francs.
(13) Il gagne a p e i n e sept milles francs.
(14) Julie mange p e u de sucre.
(15) Julie mange u n p e u de sucre.
(16) Elle lit m e m e le chinois.
Le morpheme X est un operateur argumentatif si les conclusions argumentatives vers lesquelles conduit lenonce E (dans lequel il est inserer) ne sont pas les memes que les conclusions degagees a partir de lenonce E, et cela independemment des informations apportees par X. Un operateur argumentatif confere a lenonce E, dans lequel il est insere, une pertinence argumentative.
Il suffit, a ce sujet, de comparer chacun des enonces (E) a lenonce correspondant (E), sans operateur argumentatif.
(1) (a) Il est s e p t h e u r es. - communique une information relative au temps, tandis que (1) induit le pressupose de surprise Je ne mattendais pas quil ft cette heures; On est en retard, il faut se depecher.
La valeur argumentative de lenonce (11) apparrat clairement si on fait recours a lenchanement. On peut avoir donc:
(17) Il est sept heures. Presse-toi!, mais non pas.
(2)(a)* Il n e s t q u e sept heures. Presse-toi!
Pour devenir gramaticale, la sequence (2)(a) demanderait un contexte particulier, et donc un trajet interpretatif different.
Un operateur argumentatif limite donc les possibilites dutilisation a des fins argumentatives des enonces quil modifie. La portee dun operateur etant interne au contenu de lenonce, cette classe de morphemes representent un paradigme de nature semantique.
Lenchanement argumentatif confirme bien le rle des operateurs.
Ainsi par exemple, (12) pourra etre enchane de sorte a donner:
(3)(a) Il gagne p r e s q u e sept milles francs; a lui sufit!
Par contre (13) pourrait devenir par enchanement:
(4)(a) Il gagne a p e i n e sept milles francs; cest un scandale!
Et on se rend compte que le meme montant est vu differement selon lincidence dans lenonce dun operateur argumentatif.
(16) Elle lit m e m e le chinois. conduit vers la conclusion Elle est erudite. alors que lenonce E correspondant:
(18) Elle lit le chinois. a pour orientation argumentative Elle est sinologue.
Le connecteur argumentatif est un morpheme (de type conjonction, adverbe, locution adverbiale, groupe preposionnel, interjection etc.) qui articule deux enonces intervenant dans une strategie argumentative unique. Contrairement a loperateur argumentatif articule des actes de langage, cest-a-dire des enonces intervenant dans la realisation dactes dargumentation.
Mariana Tutescu1 a demontre quun connecteur est un modalisateur degrade, une forme affaiblie du modalisateur. En tant que tel il marque une plurivocite dunivers de croyance, cest-a-dire un eclatement de lun des univers de croyance. Les connecteurs argumentatifs sont des particules pragmatiques, cest-a-dire des mots qui relient enonces et contextes, des mots qui assurent la coherence discursive-argumentative du texte, sa pertinence dans la communication langagiere.
Des autres tels que et, mais, meme, puisque, car, parce que, donc, dailleurs, au moins, alors, eh bien, seul, seulement, decidement, la, tiens, helas!, tu sait, ecouite, tu vois, apres tout etc. Ne semblent pas affecter la valeur de verite des enonces o ils sont inseres. Ils contribuent a mettre en relation lenonce et le systeme de croyances que celui-ci exprime. Ces connecteurs ont essentiellement des proprietes pragmatiques, determinees par le contexte et leur emploi.
Ces morphemes definissent les contraintes pragmatiques qui regissent les enchanements textuels. Ils contraignent le mode de pertinence des enonces auxquels sont associes. Ces mots du discours - en termes d Oswald Ducrot1 imposent aux enonces quils introduisent un comportement inferentiel, leurs significations fonctionnant comme autant dinstructions concernant les strategies a suivre.
Par contexte, Diane Brockway2 (1982) comprend un ensemble de croyances communes au locuteur et a lallocutoire. Il est hors de doute que linterpretation de tout enonce depend de la maniere dont les croyances du locuteur sont apprehendees par lauditeur. Linterpretation de lenonce est ainsi fonction de sous-ensemble de croyances communes au lecteur et a lauditeur, fonction dun savoir commun partage.
Le principe en vertu duquel locuteurs et auditeurs font intervenir leurs croyances communes tant dans la production que dans linterpretation des enonces est le principe de la pertinence. A ce sujet, un enonce U est pertinent par rapport a un ensemble de croyances si et seulement sil a au moins une proposition Q pragmatiquement impliquee par U relativement a C.1
Definir la pertinence dun enonce se ramene a definir une classe de sous-ensembles de contextes, plus precisement, la classe des sous-ensembles de contextes qui contiennent les propositions utilisees lors du calcul des implications pragmatiques dune enonciation.
Dans cette perspective Diane Brockway definit la pertinence comme une relation entre enonce et contextes: un enonce est pertinent si et seulement si les propositons exprimees, completees par un sous-ensemble du contexte peuvent servir de base a une argumentation debouchant sur une conclusion non triviale.2
Marqueurs evidents de la pertinence des enonces, de leurs orientations argumentatives, les connecteurs argumentatifs ont le rle deffectuer des transformations sur des situations discursives, caracterisees par un ensemble de relations entre les enonciateurs et le champ discursif quils creent. Dans leur rle de mise en relation des enonces avec leurs contextes, ces morphemes imposent des contraintes semantiques a linterpretation pragmatique des enonces. Grce a ces operateurs discursifs on peut remarquer que les proprietes pragmatiques des enonciations se trouvent etre semantiquement marquees.
Lenchanement syntactico-semantique de connecteurs si certes mais, car mais, et mais alors, or en effet donc etc. Illustre la maniere dont ces articulateurs discursivo-textuels delimitent des unites argumentatives.
J. Moeschler a fait un typologie des connecteurs argumentatifs basee sur la distinction des predicat a deuy places et a trois places. Les connecteurs donc, par consequent, car, puisque, parce que, eh bien constituent des predicats a deux places: Un connecteur argumentatif est un predicat a deux places (de type CA (p,r)), si les segments X et Y quil articule en surface peuvent remplir une fonction argumentative et sil nest pas besoin de faire intervenir un troisieme constituant implicite (a fonction dargument ou de conclusion).1
Par contre, un connecteur argumentatif est un predicat a trois places ( de type CA (p, q, r)) sil est necessaire de faire intervenir, entre les deux variables argumentatives associes a X et Y, une troisieme variable implicite a fonction dargument ou de conclusion. Cest le cas de decidement, portant, quand meme, finalement, mais, dailleurs, meme.
Si lon prend pour critere classificatoire la fonction argumentativede lenonce introduit par le connecteur, on distingue les connecturs introducteurs darguments (car, dailleurs,or, mais, meme) et des connecteurs introducteurs de conclusion (donc, decidement,eh bien, quand meme, finalement).
Lorsque le connecteurs est un predicat a trois places, on doit distinguer les connecteurs dont les arguments sont orientes (decidement, dailleurs, meme) de ceux dont les arguments sont anti-orientes (quand meme,sinon, pourtant, finalement, mais). On peut voir tres bien la classification des connecteurs argumentatifs, selon Moeschler, dans le tableau suivant2:
On doit mentionner que les fleches indiquent un rapport dopposition privilegie a linterieur dune classe ou entre classe: dailleurs et meme sopposent sur le critere du caractere independent vs. Relationnel de largument, mais et quand meme sopposent sur la nature de la relation dopposition (indirecte vs. directe),
decidement,et finalement sur le caractere co/anti-oriente des arguments.
IV.4. Connecteurs pragmatiques et connecteurs logiques
Christian Plantin1 fait dans ses Essais sur largumentation une distinction entre les connecteurs pragmatiques et les connecteurs logiques. Les connecteurs pragmatiques sont des mots de liaison et dorientation qui articulent les informations et les argumentations dun texte. Ils mettent nottament les informations contenues dans un texte au servica de lintention argumentative globale. On sait que les connecteurs pragmatiques fonctionnent dans les langues naturelles, et les connecteurs logiques dans les langues formalisees. Les connecteurs logiques forme une expression bien formee; par exemple , a partir du connecteur logique ? et des enonces A et B, on formera lenonce complexe A?B. Les connecteurs logiques sopposent aux connecteurs pragmatiques essdentiellement sur les points suivants:
La nature des elements relies
Les connecteurs logiques operent donc sur des propositions definies comme des suites bien formees de mots de la langue formelle. Les connecteurs pragmatiques relient non pas des mots de la langue naturelle mais des contenus semantiques.
Les propositions reliees par les connecteurs logiques sont des etres homogenes; les connecteurs pragmatiques peuvent relier des etres de natures totalement differentes. Ainsi, le connecteur puisque peut rattacher un enonce a une enonciation: dans les suites X puisque Y le segment puisque Y a pour fonction de legitimer l enonciation de X, en montrant pour exemple quelle doit interesser le destinataire: ainsi dans un exemple: Puisque tu parles toujours de ma tante..., elle doit venir a Paris.
On pourait songer a reduire cette difference en postulant systematiquement lenchanement des enonces attestes A dans une structure de la forme:
Je+(verbe de parole)+A
Dans lesprir de lanalyse performative. Cette solution se heurte a de nombreuses difficultes, Ducrot a pour exemple signale le probleme des adverbes enonciation qui peuvent qualifier unverbe de parole comme affirmer, dire. Cest le cas par exemple pour avec franchise. On a bien en effet:
Il ma dit avec franchise quil sennuyait.
Mais non:
Avec franchise, il sennuie.
- Verifonctionnalite vs. argumentativite
Les connecteurs logiques sont verifonctionnels: la valeur de verite du compose depend uniquement des valeurs de verite des composants et du connecteur utilise. Les connecteurs pragmatiques remplissent des fonctions de liaison et orientation beacoup plus diversifiees, qui toutes prennent en compte le sens et les intentions porteuses des enonces qui tombent sous leur portee.
Lanalyse logique ds connecteurs pragmatiques
La theorie logiste reduit les connecteurs pragmatiques aux connecteurs logiques. Ainsi, du point de vue verifonctionel P mais Q ne se differencie pas de P et Q. Lun et lautre compose est vrai quand les deux propositions composantes le sont, et faut autrement: les circonstancesd qui rendent vrais les enonces composeses sont toujours les memes, savoir la verite simultanee des deux composants, et cela que lon utilise et, mais et bien que. Lutilisation de lunde ces mots plutot que dune autre peut modifier le caractere naturel de lexpession et ainsi fournir incidemment un indice sur ce qui se passe dans lesprit du lecteur, elle demeure neanmoins incsapable de faire la diffeerence entre la verite ou la faussete du compose. L adifference de signification entre et, mais et bien que est rhetorique, non logique.1 (Quine, 1973)
Lusage dun concept de synonimie fonde sur les seules conditions de verite conduit donc a rejeter hors de la langue, dans le rhetorique ou le psychologique, tout ce qui nest pas vericonditionnel. Ceci a pour consequence de nier lexistence de la langue en tant quobjet detude: on comprend que les linguistes voient dun mauvais oeil une telle redution. Mais les logiciens ont egalement critique la demarche: Dans le calcul classique des propositions, on sait que les connecteurs encorte une denomination impropre ne marquent pas une connexion veritable, un lien interne entre les propositions, mais une simple juxtaposition de faits sauf dans le cas du joncteur principal dun tautologie, ils nont quunsens adjonctif et non pas vraiment connctif si le mot netait pas barbare, il faudrait parler dun sens purement juxtapositif, comme dans les descriptions par enumeration: dans ce tiroir, il y a ceci, et puis cela... La conjonction logiques juxtapose ainsi les propositions vrais; elle les met bien ensemble mais sans etablir entre elles de liens veritables.2
IV.5. Les connecteurs argumentatifs
Lacte de largumentation impose a linterlocuteur une procedure interpretative qui a le rle de satisfaire les introductions argumentatives. Ces introductions sont associees aux marqueurs argumentatifs comme les connecteurs argumentatifs. Leur fonction cest de lier les actes de langage et de realiser des actes dargumentation au biais desquels linterlocuteur comprendre quun enonce est un argument en faveur dune conclusion visee par le locuteur. Les connecteurs argumentatifs articulent les actes de langage, orientent lenonce, sont des marques des fonctions interactives et illocutoires. Les connecteurs conferent au texte la qualite dune argumentation fondee. Les principaux connecteurs argumentatifs sont: mais, eh bien!, car, parce que, puisque, dailleurs, meme, decidement, or.
IV.5.a. M a i s
Ce connecteur est indubitablement celui qui a ete le plus etudie. Cela sexplique a la fois par sa frequence et par le lien essentiel quil entretienne avec limplicite. Selon Oswald Ducrot1, et on croit quil a raison, la diversite de mais nest quapparente et se reduit a la diversite de leurs conditions demploi.
Pour les grammairiens methodiques2 mais joue un rle dinvrerseur a deux niveaux:
Au niveau des idees, il peut exprimer une concession, quand la proposition quil introduit exprime un argument plus fort que celui de la proposition qui precede: Ainsi le choix, puis la responsabilite dune ecriture, designent une liberete, m a i s cette liberte na pas les memes limites au long de lhistoire.
Dans Rodrigue est petit, m a i s malin, on observe que la premiere observe la premiere proposition (il est petit) oriente vers une certaine conclusion, non formulee (il est vulnerable), alors que la seconde proposition, introduite par mais, exprime un argument plus fort que la premiere, qui impose la conclusion opposee (il n est vulnerable) .
Au niveau de lexpression, dans le cadre dune refutation, ce connecteur permet de reformuler positivement et de specifer ce que la proposition precedente presente negativement: Il nest pas celibataire, m a i s marie depuis huit ans.
O. Ducrot a decouvert:
un m a i s de trasition illustre par M a i s revenons a ce probleme.
un m a i s dapprobation trouve dans la proposition M a i s vous avez raison.
un m a i s daddition: non seulement m a is encore
un m a i s de renforcement: On lui donne quelque chose a travailler, m a i s ce qui sappelle travail.
un m a i s dinvitation presente dans lenonce: M a i s venez donc dner chez nous.
Les classificetions proposes par Ducrot prennent seulement en consideration, dans une phrase P mais Q, le type dinformation apportee par P ou Q et non pas le type de relation introduiote ou explicitee par mais. Ce connecteur argumentatif, marqueur du principe de contradiction argumentative, relie deux enonce: P mais Q. Il indique que le premier de ces enonce comporte une visee argumentative (conclusion C) opposee a celle du second (conclusion non-C) et que le locuteur ne prenden charge personnellemnt que cette derni non-C) et que le locuteur ne prenden charge personnellemnt que cette derniere
conclusion. Soit symboliquement: P mais Q
conclusion C conclusion non-C
On envisage ces exemples:
Rodrigue nest pas grand m a i s il est fort.
Nos citoyens travaillent beaucoup, m a i s toujours pour senrichir.
Dans (1), lenonce non P (pas grand) laisse prevoir une implication du type: Il nest pas fort non plus (non P?non Q). Malgre cette implication, 1) renverse la presupposition non grand?non fort pour affirmer non P m a i s Q.
Dans (2), lenonce P (Nos citoyens travaillent beaucoup) conduit vers la conclusion Cest bien (C), alors que lenonce Q, introduit par mais, qui lenchane acreditera la conclusion Cest mauvais (non C).
O. Ducrot et ses collaborateurs ont ainsi pu mettre en evidence la variete des emplois de mais aboutissant au tableau suivant, o X et Y designent les interlocuteurs1:
Mais est a linterieur dune replique dun locuteur X:
X: P mais Q
Ex: Y: Je reviendras m a i s cest la derniere fois.
X: Voila qui est admirable; m a i s vopus devez guerir.
II. Mais est en tete de replique et introduit un Q explicite:
X: Mais Q
Ex: Y: M a i s tu ne mecoute pas!
Cela peut correspondre a plusieurs situations:
Mais enchane avec une replique P dun locuteur Y et marque lopposition de X:
Y: P
X: mais P
Ex: Y: Je veux partir.
X: M a i s personne ne te retient.
a lacte denonciation de Y disant P;
aux conclusions que Y tire de P (bien que X admettre la verite de P);
a ses propres reactions.
III. Mais est en tete de la replique et nintroduit pas de Q explicite:
X: mais
Ex: M a i s!
A linterieur de II.A, O. Ducrot1 distingue trois sous-categories selon laspect de la replique precedente au auquel soppose celui qui dit mais. Pour les illustrer, on donne trois reponses de X a lannonce faite par Y: Julie est sortie.
X: M a i s quest-ce que vous voulez que cela me fasse!
On observe que X reproche a Y le fait meme davoir dit ce quil a dit.
X: M a i s nous avons tout le temps, nous attendrons.
On voit que X soppose seulement a la conclusion que, selon lui, Y souhaiterait lui voir tirer de ce quil a dit.
X: M a i s non, je viens de lui dire quelque chose dimportant.
Dans cet enonce cest la verite meme de ce qua dit Y qui est rejetee.
A linterieur de II.B., O. Ducrot2 propose aussi trois sous-categories, mais differentes des trois precedentes:
Il sagit dun comportement de la personne a qui le mais est adresse:
X: M a i s arretez de parler!
b) Le phenomene qui declenche le mais nest pas impietable au destinataire de mais ou en tout cas pas a lui seul. Cette sous-categorie peut etre illustree par lexemple du type general:
X: M a i s separez-les!
c) La personne qui dit mais se refere a sa premiere reaction, non explicite, devant un evenement anterieur.
X: M a i s vous avez raison!
Ducrot observe que levenement initial est dordre verbal (cest la reponse de lenfant) mais le mais ne sarticule pas directement sur cette reponse: il prend en consideration lincredulite quelle avait dabord suscitee chez loncle.
On a la meme situation dans lexemple suivant.
X: - Mais, pour Dieu, un peu dhuile et de vin.
Comme O. Ducrot1 et E. Eggs2 lont demontre, il y a deux types de mais: un mais anti-implicatif et un mais compensatoire.
Soient pour le premier type les exemples suivants:
Julien est malade m a i s il travaille.
Il gagne beaucoup dargent m a i s il nest pas content.
Il est le president du musee dhistoire m a i s il est pauvre.
Ces emplois sont nommes par E. Eggs3 epistatiques. Le mais de lexemple: Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour senrichir. Est aussi anti-implicatif.
Le mais compensatoire apparat dans des situations comme:
Rodrigue nest pas grand m a i s il est fort.
Cette voiture est chere, m a i s elle est confortable.
Cet homme est noir, m a i s il est le president dune societe tres importante.
Soi aussi ce petit dialogue argumentatif:
Proposant: - Pierre doit etre content (T), car il gagne beaucoup dargent.
Opposant: - MAIS il a encore denormes dettes! (non T)
Il y a la un principe important de la pratique argumentative.
Si le proposant nattaque pas largument de lopposant, cest celui-ci qui comptera en derniere instance. Le dernier intervenant dans une chane argumentative a donc un pouvoir communicatif de grande portee puisque cest sa conclusion qui comptera jusqua nouvel ordre. E. Eggs1 appele ce phenomene principe du dernie intervenant.Ce principe agit surtout dans le cas du mais compensatoire.
Selon J.-M. Adam2 il y a aurait un mais de refutation (mais1) et un mais dargumentation (mais2).
Mais de refutation se comprand dans une strategie de dialogue conflictuel. Ce mais1 apparat surtout dans des enonces de forme: Ce nest pas P, mais Q et qui ont une valeur pragmatique globale de reputation englobant une correction (Neg. P, mais Q). La polyphonie sy fait voir. P est une proposition qui a ete deja soutenue par un certain enonciateur. La negation de P est une refutation de P, un enonce sur un autre enonce. Q est une proposition declaree correcte et substituee a P pour rectifier la qualification niee par Neg P.
A envisager ces exemples:
Ce nest jamais agreable detre malade, mais il y a des villes et des pays qui vous soutiennent dans la maladie.
Son autorite sur ses enfants avait ete redoutable, ses decisions sans appel. Mais ses petits-enfants tressaient sa barbe, on lui enforaient dans les oreilles, des haricots.
Dans (A) on retrouve un mais de refutation, alors que le mais qui apparat dans la macro-structure concessive (B) represente une occurence du mais argumentatif.
Le mais de refutation est le marqueur dun acte de rectification, de correction, acte qui devrait entrer selon O. Ducrot1 dans la liste des actes illocutionnaires. Un dialogue implicite, une structure polyphonique entrent en jeu dans linterpretation des enonces a mais de refutation.
Avec le mais dargumentation, lenonce P mais Q revient a laccomplissement de deux actes de parole successifs et dun redressement argumentatif.
Dominique Maingueneau2 consigue le fonctionnement du P mais Q argumentatif synthetise par J.-M. Adam dans une sorte de carre de largumentation qui introduit un trife jen de relation:
P ? r et Q ? non r = etre un argument pour;
R ? non r = etre contradictoire avec;
P < Q = etre argumentativement moins et plus fort.
PMAIS Q
conclusion r conclusion non r
(implicite) (implicite)
On doit mentionner que Ducrot a suggere de remplacer lidee dun argument plus fort quun autre par celle-ci: en disant P mais Q le locuteur declare quil neglige P pour ne sappuyer que sur Q, la force superieure de Q netant quune justification de cette decision de negliger P.
Voici quelques exemples revelateurs du fonctionnement du mais argumentatif:
Lantichambre netait a la verite incrustee que de rubis et demeraudes. Mais lordre dans lequel tout etait arrange reparait bien cette extreme simplicite.
Michel etait au comble de la joie mais pour moi, je ne riais: je mattendais a le voir tomber dans les spasmes de lagonie.
Marqueurs dune strategie discursive de renversement, dopposition enonciative, les differents types de mais presentent un trait semantico-pragmatique commun. Ce qui est marque dans les deux cas, mentionne M. Tutescu,1 cest lopposition du locuteur au destinataire (reel ou virtuel). Avec mais de refutation, on soppose a la legitimite de ce que le destinataire a dit ou pourrait avoir dit (ou pense). Avec mais dargumentation, on soppose a linterpretation argumentative que le destinataire donne a linterpretation argumentative que le destinataire donne a lenonce P (ou a celle quil pourrait donner). Cette opposition, selon Ducrot2, nest pas une opposition entre propositions ou enonces, mais une opposition de nature polyphonique-entre interlocuteurs, le mot opposition etant pris au sens daffrontement.
Bien souvent, mais introduit une replique; il apparat alors dans un discours o lenonce anterieur P nest pas explicite verbalement. Des exemples tels:
M a i s mange!
M a i s ne fais pas de bruit!
M a i s fermez la fenetre!
illustrent le mais de refutation. Dans ce cas, Q pretend soit explicitement, soit implicitement orienter ou inflechir la conduite du destinataire; il constitue un ordre2. Ce qui est presuppose par ce mot est lidee que le destinataire avait auparavant une conduite contraire a celle qui lui est ordonnee. M a i s mange! Ne se dit a un enfant que sil rencle depuis un certain temps.
M a i s ne fait pas de bruit! on dit a quelquun qui en fait, lenonciation de mais nest nullement necessaire si linterlocuteur ne fait pas de bruit.
En utilisant M a i s fermez la fenetre!,on soppose a une espece de droit de ne pas fermer la fenetre (conclusion r), que sarrogerait le destinataire. Et le locuteur laisse entendre que son destinataire avait une sorte de devoir de faire ce quil na pas fait. On a vu jusquici le fonctionnement du mais en diverses situations.
IV.5.b. E h b i e n!
Le connecteur eh bien! quon va analyser maintenant est dun type different. Il se presente, observe Christine Sirdar Iskandar,1 comme une interjection qui associe une fonction phatique2 et une fonction argumentative. Quand eh bien! a une valeur argumentative, il souligne thetralement la pertinence de lenonciation quil introduit contre les attentes dun destinataire qui jugerait plus pertinente une autre enonciation.
Christine Sirdar-Iskandar1 decrit ainsi deux situations o apparat ce connecteur argumentatif:
Le locuteur reagit a une situation S, explicitee ou non, en produisant un enonce Q introduit par eh bien! Cet enonce Q est presente comme une suite inattendue de S, eu egard aux croyances pretees au destinataire ou a un tiers. On designera par Q ce qui etait attendu a la place de Q.
Le locuteur signale lenchanement S Q pour suggerer au destinataire une conclusion C, contraire a la conclusion attendue C.
Dominique Maingueneau2 souligne le fait que Q puisse designer trois choses differentes: lacte denonciation, lenonce, le fait relate par cet enonce. Si avec mais cetait les conclusions qui etaient implicites ici cest Q et C, autrement dit la suite normale et conclusion. Il arrive et meme la situation S soit implicite. Selon la maniere dont la conclusion C est amenee, C. Sirdar Iskandar distingue deux cas:
Cest suggere directement et meme par le fait que S ait eu Q pour
On observe que le trait indique le rapport factuel entre un fait et sa suite, la fleche marque le rapport argumentatif entre un argument et la conclusion quil suggere:
E h b i e n! dit Martin, si les eperviers ont toujours en le meme caractere, pourquoi voulez-vous que les hommes aient change le leur3
Cest suggere par le fait que S nait pas eu la consequence Q:
On ne doit pas oublier les elements essentiels du fonctionnement semantico-pragmatique de eh bien! trouves par C. Sirdar- Iskandar.1
Il est necessaire de distinguer lenchanement qui fait de Q, la suite et eventuellement la consequence de S (enchanement marque ) et le lion de conclusion ou largumentation (?) entre S ? Q dune part, et C dautre part.
Q est presentee comme inattendue, et substituee a une possibilite Q presentee soit comme attendue par le destinaire, soit comme normale etant donne certaines croyances implicites prealables.
Largumentation introduite par eh bien! Peut prendre pour point de depart ou bien lenchanement SQ, et les presenter comme indices dune conclusion C.
Le composant linguistique de la description semantique indique seulement lexistence de C et de Q. Leur specification est faite par le composant rhetorique.
La consequence Q peut avoir un contenu intellectuel, etre soit le fait contenu dans la proposition introduite par eh bien! (le dit), soit lenonciation de cette preposition (le dire).
La conclusion C peut avoir un contenu intellectuel, etre une representation, mais elle peut etre aussi une simple attitude demandee au destinataire. Cest le cas des eh bien! phatiques, qui pretendent obliger le destinataire a la parole:
- E h b i e n! dit le jeune homme.
E h b i e n! dit-elle.
On peut dire finalement quun mot comme eh bien! peut contribuer, dans la mesure o cette obligation de parler peut constituer la conclusion meme que le locuteur demande au destinataire de tirer. On a vu donc dans ce sous-chapitre certains traits caracteristiques du fonctionnement semantico-pragmatique de eh bien!.
IV.5.c. C a r, p a r c e q u e, p u i s q u e
Dominique Maingueneau1 considere ces connecteurs comme substituables, etant voues tous trois a marquer la causalite. En fait, ils ne peuvent etre employes indiffferement, quils coorespondent a des fonctionnement enonciatifs distincts. Donc, selon les grammairiens methodiques2, car, parce que, puisque nont pas la meme valeur: parce que introduit la cause du fait enonce dans la principale; , puisque introduit une justification de lenonciation, qui est presentee par le locuteur comme une verite allant de soi (la proposition est presupposee). La conjonction car introduit aussi une justification de lenonciation de la proposition qui precede. On va voir tres bien dans les exemples suivants:
Les predicants de Surinam le persecutaient p a r c e q u ils le prennaient pour un socinien 3.
Monsieur le barou etait un des plus puissant seigneurs de la Vestphalie, c a r son chteau avait une porte et des fenetres.4
Il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien eleves p u i s q u on leur apprend a mepriser lor et les pierreries.1
Maingueneau2 observe que P parce que est la seule des trois connections qui constitue une veritable subordination syntaxique, qui suppose un acte denonciation unique. On sait qua la question pourquoi? On ne peut repondre quavec parce que; car et puisque y sont exclus. Il y a une situation quand seul parce que peut etre enchsse dans une structure clivee:
Cest p a r c e q uil ma prouve la preuve contraire que je ladore.
On doit mentionner que puisque et car ne peuvent etre enchsses dans une interrogative:
Est-ce quil est venu pa r c e q u e (*c a r/p u i s q u e) je lai invite chez moi?
Le seul fait demployer car, de justifier son enonciation, implique-t-il que P puisse faire lobjet de quelque contestation: cest la verite de Q qui rend legitime lenonciation de P. Quant a la relation de causalite entre P et Q, elle est donnee comme allant de soi.
Maingueneau3 trouve deux faons en employant car: en se legitimant denoncer et en donnant Q comme une raison de croire P vrai:
Ils entrerent dans une maison fort simple, c a r la porte netait que dargent, et les lambris des appartements netaient que dor 4.
Il faut bien, disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, c a r ils ne sont point nes loups, et ils sont devenus loups.1
Maingueneau a raison quand il affirme que puisque se rapproche de car en ce quil suppose lui aussi deux actes denonciation differents, mais il en different par sa dimension polyphonique, cest-a-dire par une dissociation entre linstance qui profere lenonce et celle qui le prend en charge, qui en garantit la verite. Dans P car Q, cest en effet le meme sujet qui prend en charge a la fois P et Q , tandis quavec P puisque Q la responsabilite du point de vue soutenu dans Q est attribuee a une instance enonciative distincte, un on qui selon les cas englobera le destinataire, la rumeur publique, tel groupe dindividus, voire lenonciateur lui meme (considere independamment de cette enonciation-ci). Avec puisque, la verite de Q est garantie par une instance autre que le locuteur et qui est censee reconnue par le destinataire. Cela explique lagrammaticalite de car Q dans:
X: Marie va se marier.
Y: Tout va changer p u i s q u(*c a r) elle se marie.
La necessite dy employer puisque sexplique par le fait que cest a linterlocuteur X quest imputee la responsabilite Elle se marie. On a observe quavec P car Q la meme instance prend en charge P et Q.
Dominique Maingueneau1 nous montre que le processus argumentatif de P puisque Q sappuie sur ce qui est deja admis par celui que lon entend convaincre, il vise a enfermer ce dernier pour lui imposer une conclusion P assuree par ce quil reconnat deja a savoir Q. On ne peut pas oublier quen utilisant puisque on fait aller le destinataire de la verite de Q a celle de P, tandis quavec P car Q le locuteur commence par dire P, puis revient se justifier avec Q. On a vu donc dans cette presentation que les connecteurs argumentatifs parce que, car et puisque nont pas la meme valeur.
IV.5.d. Da i l l e u r s
Le morpheme dailleurs correspond a une seule entite linguistique: tout emploi de dailleurs repose sur le schema semantique suivant:
r: P dailleurs Q:
Je ne veux pas acheter ce parfum (r): il a un odeur trop intens (P), da i l l e u r s les parfums de Xavier Laurent ne minteresse pas (Q).
Le locuteur pretend viser une conclusion r, il donne pour cette conclusion largument P qui la justifie et, dans un second moment discursif, il ajoute un argument Q, allant dans le meme sens que P. Dans la mesure o P tout seul devait deja conduire a r, Q est ainsi presente comme netant pas necessaire pour largumentation. Le locuteur pretend donc ne pas utiliser Q, mais seulement levoquer2 (en dautres termes, tout en presentant Q comme un argument, il pretend ne pas argumenter a partir de Q).
Largument Q est toujours co-oriente avec largument P. Lenonce Y regi par dailleurs presente toujours un argument Q qui sajoute a un argument ou a un ensemble darguments anterieurs P. Q est un argument supplementaire. Il est pourtant a souligner que les elements P et Q constituent deux jugements complets, separables lun de lautre, independants semantiquement lun de lautre. Cette independence semantique de P et de Q doit, de plus, accompagner dune independance logique. Cest que chacun des deux elements doit pouvoir etre refuse sans que lautre soit pour autant invalidite. Cela explique pourquoi on ne peut pas inserer dailleurs dans Y si Y ne fait quexprimer un presuppose de X (do leffet bizarre sinon anormal que produit dailleurs dans la relative de: *Julie, qui da i l l e u r s a achete ce parfum, ne me la pas montre.)
Leffet de dedoublement introduit par dailleurs Q tient a des donnes pragmatiques, discursives, situationnelles. Grce a celui-ci, grce a lapparition imaginaire et imaginee par le discours dune seconde image de linterlocuteur, lacte dargumentation apparat comme necessaire.1
On a observe dans letude de la pragmatique de lenonce et du discours
les points de vue de quelques auteurs: Dominique Maingueneau, Oswald Ducrot, Jacques Moeschler, Dominique Bassano, Corinne Rossari, Jacques Jayez, Mariana Tutescu. Ces auteurs ont etudie la nature de largumentation, qui sappuie sur une demarche logique et explicite. Les connecteurs argumentatifs comme mais, eh bien!, car, parce que, puisque, dailleurs peuvent, alors, soit suivre une progression, soit marquer des ruptures, faisant preuve ainsi soit de fluidite et de coherence, soit de heurts et dirregularites. Ces connecteurs etablissent des liens quentretiennent les idees entre elles dans un texte argumentatif. Ces liens logiques peuvent etre de nature differente afin dexprimer les nuances de la pensee: addition, gradation, illustration (dailleurs), justification, cause (car, parce que, puisque), opposition (mais), conmsequence, conclusion (par consequent). Nos etudes developpent lidee que la langue nest pas seulement susceptible dun usage argumentatif, mais quelle comporte, de faon intrinseque et inscrite dans la structure meme des enonces, une fonction argumentative.
Mais letude reelle de lemergence de la fonction argumentative dans la production litteraire, sous ses divers aspects, reste encore a faire. Au vue des quelques exemples que nous venons de donner on etudiera a laide des instruments de la theorie linguistique, les contraintes prototypiques de lorientation, la co-orientation et la contre-orientation argumentatives.
V. Les connecteurs argumentatifs cte pratique
Pour une analyse pratique des connecteurs argumentatifs, jai choisi des fragments representatifs de de loeuvre Candide ou loptimisme de Voltaire. On doit mentionner le fait que cette oeuvre est une parodie, cest-a-dire une ecriture qui, par lemploi de lironie souvent marquee par lemploi des connecteurs argumentatifs - , demontre que loptimisme de Leibniz est faux et quil faut le tourner en derision.
Au cours de son trajet initiatique, Candide saperoit de labme existant entre son ideal et lexperience quil avait traversee. Candide avait appris de son precepteur Pangloss que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles:
(E1) Je demande tres humblement pardon a Votre Excellence, repondit Pangloss encore plus poliment, (E2) c a r la chute de lhomme et la malediction entraient necessairement dans le meilleur des mondes possibles.
(E3) Monsieur ne croit d o n c pas a la liberte? dit le familier.
Votre Excellence mexcusera, dit Pangloss; (E4) la liberte peut subsister avec la necessite absolue: (E5) c a r il etait necessaire que nous fussions libres; (E6) c a r enfin la volonte determinee ...1
Dans ces repliques on observe que le connecteur argumentatif car, qui fait son apparition trois fois, introduit une justification de lenonciation de la proposition qui precede. En employant car dans lenonce (E2) , le pesonnage donne (E2) Q - comme une raison de croire (E1) P vrai. Un deuxieme emploi de car - (E5) - cest pour marquer la verite de (E5) Q qui rend legitime lenonciation de (E4) P- . On observe un troisieme emploi de car - (E6) qui, par la manque du verbe-predicat, laisse a linterlocuteur la posibilite ouverte de choisir entre les deux emplois de car:
en se legitimant lenonciation faite;
en donnant Q comme une raison de croire P vrai.1
En ce qui concerne lemploi du connecteur argumentatif donc (E3) -, il marque la conclusion du raisonnement du familier. (E3) se constitue comme une conclusion de la premise (E2) enoncee par Pangloss. Linterrogation adressee par le familier a Pangloss atteste son opinion a soi: Pangloss ne croit pas a la liberte.
(E1) Les pierres ont ete faits pour etre taillees et pour en faire des chteaux aussi monseigneur a un tres beau chteau: le plus grand baron de province doit etre le mieux loge; et les cochons etant faits pour etre manges, nous mangeons du porc toute lannee . (E2) P a r c o n s e q u e n t, ceux qui ont avance que tout est bien ont dit une sottise: il fallait dire que tout est mieux. 2
On repere dans ce fragment le connecteur pragmatique par consequent qui indique que le locuteur, Pangloss, par lenonce en question - (E2), tire une conclusion de ce qui precede - (E1). La conclusion a un caractere universellement valable.
Au cours de son trajet initiatique, le heros, Candide, connat toutes les absurdites du monde: la persecution, lintolerence, lhypocrisie. Il se rend mieux compte que sa recherche na plus de sens et que la realite differe du reve:
(E1) Ce savant, (E2) qui etait d a i l l e u r s un bon homme, (E1) avait etait vole par sa femme, battu par son fils, et abandonne de sa fille, qui etait fait enlever par un Portugais. Il venait detre prive dun petit emploi duquel il subsistait; (E3) et les predicants de Surinam le persecutaient (E4) p a r c e q u ils le prennaient pour un socinien.1
Dans ce petit fragment, il est visible le connecteur dailleurs. On observe que la conclusion (E1) r de p dailleurs q est une inattendue pour le lecteur: malgre le fait que ce savant etait un bon homme, avait ete vole, battu, abandonne. Par le verbe etre, le savant est qualifie dun bon homme: p etait dailleurs q- (E2), mais il est le patient de laction de sa famille, les agents qui rendent possible sa malheur. Son malheur est aussi visible dans laction dun autre agent, les predicants (E4) . Au niveau textuel on remarque lemploi du connecteur parce que qui introduit la cause du fait enonce dans la principale - (E3).
(E1) Je ne suis pas genealogiste; (E2) m a i s (E3) si ces precheurs disent vrai, (E2) nous sommes tous cousins issus de germain. (E4) O r vous mavouerez quon ne peut pas en user avec ses parents dune maniere plus horrible.1
Dans la premiere phrase, lenonce non P - (E1) laisse prevoir une implication de type: Je nai jamais ete genealogiste?nous ne sommes pas tous cousins issus de germain: non P?non Q. Malgre cette implication, la premiere phrase renverse la presupposition Je ne suis pas genealogiste?nous ne sommes pas tous cousins issus de germain pour affirmer non P mais Q 2, cest-a-dire (E1) mais (E2). Linterlocuteur le negre - est sur que les locuteurs eux-memes (les precheurs qui disent vrai) soient convaincus de la faussete de la proposition (E2) qui constitue lobjet du rejet: Or (E4). Ce or est double par le connecteur mais qui marque aussi le doute du negre. Operateur dargumentation, la conjonction or marque la maniere o cet indicateur oriente le jugement de lesclave negre et indique un moment particulier de son raisonnement.
Oui, dit labbe; mais cest en enrageant: car on sy plaint de tout avec de grands eclats de rire; m e m e on y fait en riant les actions les plus detestables.3
Le connecteur quon analyse, meme, est un meme encherissant4 qui accentue les dires du locuteur: les Parisiens sont malicieux, faux, mesquins, sans normes morales. Le connecteur meme relie deux enonces orientes vers une conclusion commune: on y fait en riant les actions les plus detestables.
- E h b i e n! dit Martin, si les eperviers ont toujours eu le meme caractere, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changer le leur?1
Dans ce dialogue, on repere la presence du connecteur eh bien!. Le locuteur, Martin, reagit a une situation S, explicitee, en produisant un enonce Q introduit par eh bien!. Cet enonce Q est presente comme une suite inattendue de S, en egard aux croyances pretees au destinataire Candide. On voit que par le connecteur eh bien!, Martin accentue la verite de ses dires. De lenonce Q on obtient le presuppose Q1: Les eperviers ont toujours eu le meme caractere (Q)?Les eperviers ne changent pas leur caractere (Q1). De lenonce Q on obtient le presuppose Q1: Les hommes ont toujours eu le meme caractere (Q)?Les hommes ne changent pas leur caractere (Q1). Ce Q1 represente donc la conclusion de Martin, sous la forme dune interrogation. On remarque que cette interrogation est adresee a Candide et transmet indirectement lopinion de Martin, opinion qui y est soulignee.
La seule place o Candide observe des aspects positifs cest le pays dEldorado, un paradis qui se trouve en opposition avec le Paris.
- O sommes-nous? secria Candide. Il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien eleves, p u i s q u on leur apprend a mepriser lor et les pierreries.2
On y voit que le connecteur argumentatif puisque, tout comme car, introduit une explication du fait que les enfants du roi napprecient pas lor et les pierreries.
M a i s, monsieur Martin, avez-vous vu Paris?
Oui, jai vu.1
Dans ce dialogue on remarque le connecteur mais situe en tete de replique. On peut dire quil sagit dun mais de transition, une faon tres simple de continuer la conversation et dapprendre de nouvelles informations.
Dans tous ces fragments, linterlocuteur, conu comme un un moi ideal, peut etre envisage comme un partenaire ideal de la cooperation: un locuteur qui envisage une demarche argumentative en imaginant la presence dun auditoire qui , au-dela du fait quil est capable de le suivre et de repondre a ses solicitations, peut aussi le tester et levaluer. Un auditoire qui a cette competence-la est un partenaire ideal dune rencontre dialectique.2 (Golden)
Conclusions
Le sujet de ce travail, comme le titre le suggere, est de mettre en evidence le rle des connecteurs et de certaines techniques argumentatives dans la langue et le discours. On sait que lacte de largumentation impose a linterlocuteur une procedure interpretative le rle de satisfaire les operations argumentatives. Largumentation suppose des tehniques de persuasion, et elle est liee a lart de plaire. Si lon matrise certains procedes argumentatifs, on peut manipuler notre adversaire. Mais largumentation peut aussi etre consideree comme un mode dorganisation du discours, dune double perspective, linguistique et pragmatique, que je me suis applique a developper dans deux chapitres de mon etude. La dimension communicationnelle naurait pas pu, dailleurs, marquer de mon etude, puisque linfluence exercee sur un auditoire reste le but de toute argumentation. Toucher et emouvoir le public sont egalement des operations qui mont conduit a parler de la thetralite de largumentation, que jai decrite tout en indequant les strategies caracteristiques.
Apres avoir passe en revue certaines techniques argumentatives, jai analyse les connecteurs argumentatifs les plus importants, ceux qui ont la fonction dorienter linterpretation des enonces dune certaine maniere ( mais, eh bien!, car, parce que, puisque, dailleurs). Ces connecteurs sont donc des composants obligatoires du discours argumentatif.
Jai choisi le texte de Candide ou loptimisme pour faire une analyse linguistique des connecteurs argumentatifs qui ont la fonction de lier les actes de langage et de realiser des actes dargumentation. Jai observe que etant donne le fait que cette oeuvre est une parodie, lironie y est souvent marquee par lemploi des connecteurs argumentatifs. Marqueurs evidents de la pertinence des enonces, les connecteurs argumentatifs ont le rle deffectuer des transformations sur des sitations discursives. En guise de conclusion, je peux dire que ce domaine de largumentation est tres vaste et je crois que le sujet de ce travail reste ouverte.
Pour tous les theoriciens de largumentation, les connecteurs argumentatifs sont devenus de vives permanences, des liants entre le present et le passe, des pierres de frontiere qui veillent le chemin de lhistoire des mutations des idees de lhumanite. Tout auteur essaye la peur de rencontrer des lecteurs insatisfaisants, qui se content seulement de lire, sans faire leffort de reconstruire loeuvre. On espere que nous nous sommes averes des lecteurs capables, qui valent la peine dy ecrire.
On se rend compte que de nombreuses questions sont restees inabordees. Meme si on a hesite face aux difficultes, on a ete satisfait par la seule aventure dessayer de les depasser.
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